Au lendemain de la défaite du Maroc en finale de la Coupe d’Afrique des nations, un sentiment diffus de choc et de sidération traverse le pays. Pour la psychanalyste Wafae Chadli Britel, il ne s’agit pas d’une simple déception sportive, mais d’un état de stress post-traumatique collectif, nourri par des attentes massives et une forte charge symbolique.
Au lendemain de la défaite du Maroc en finale de la Coupe d’Afrique des nations, une même sensation semble s’être installée dans le pays. Une lourdeur difficile à nommer, une fatigue morale partagée, presque silencieuse. « Depuis ce matin, dans mon service clinique, c’est exactement le sujet autour duquel tout le monde s’est réuni », observe la psychanalyste Wafae Chadli Britel. Ses collaborateurs, comme beaucoup de Marocains, ont exprimé ce même malaise diffus, cette impression que quelque chose dépasse la simple déception sportive. Pour elle, le diagnostic est clair : « Nous sommes face à un état de stress post-traumatique. »
Charge émotionnelle symbolique
Le terme peut surprendre, tant il est habituellement associé à des contextes extrêmes. Pourtant, rappelle-t-elle, « le traumatisme ne se limite pas aux guerres ou aux grandes catastrophes ». Il se définit avant tout comme « un choc émotionnel qui dépasse les capacités habituelles de gestion d’une personne ». Un événement peut donc devenir traumatique non par sa nature objective, mais par la charge émotionnelle et symbolique qui lui est associée. « Un mot violent, une scène de tension, un événement perçu comme agressif peuvent constituer un trauma, selon la sensibilité de chacun », explique-t-elle. Lorsqu’ils s’accumulent, ces chocs finissent par produire un état post-traumatique.
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Dans le cas de cette finale, la charge symbolique était considérable. « Il y avait une attente immense », souligne Wafae Chadli Britel. Derrière l’équipe nationale, beaucoup ont projeté bien plus qu’un espoir sportif : « des frustrations anciennes, un besoin de reconnaissance, une volonté de démontrer au monde que nous sommes à la hauteur ». La victoire portait une promesse collective. Son absence a provoqué un choc à la fois intime et social. « Quand la victoire n’a pas été au rendez-vous, le choc a été général, et il s’est diffusé dans tout le pays. Un traumatisme collectif est contagieux », résume-t-elle.
Thérapie collective
Sur le plan clinique, cet état se manifeste selon trois dimensions étroitement liées. « L’évaluation se fait toujours sur trois axes : les émotions, les pensées et les comportements », précise la psychanalyste. Chez certains, le malaise s’exprime par une anxiété intense, de la colère ou des attaques de panique. Chez d’autres, il se loge dans la pensée, à travers des ruminations, un discours mental envahissant, parfois une dérive obsessionnelle autour de l’événement. Enfin, il peut se traduire dans les comportements, par des conduites addictives ou des réactions disproportionnées. « Il arrive aussi que ces trois dimensions se cumulent », note-t-elle, rendant l’état plus profond et plus difficile à apaiser.
Face à un choc qui touche une population entière, l’approche individuelle atteint vite ses limites. « À ce niveau-là, l’accompagnement ne peut plus être uniquement individuel. On parle de thérapies de masse », explique Wafae Chadli Britel. Et ces thérapies passent inévitablement par les médias. « Lorsqu’un peuple traverse un choc collectif, les médias deviennent un outil thérapeutique », affirme-t-elle.
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Encore faut-il adopter la bonne posture. Minimiser l’événement ou appeler à une dédramatisation rapide peut s’avérer contre-productif. « Il faut reconnaître le choc, mais aussi accompagner la sortie de cet état », insiste la psychanalyste. Elle rappelle que lors d’événements traumatiques majeurs, comme le séisme d’Al Haouz, des dispositifs collectifs ont été mis en place — lignes d’écoute, espaces d’expression, tables rondes médiatisées — permettant «aux individus de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent et de retrouver une stabilité émotionnelle».
Responsabilité des médias
Dans ce contexte, la responsabilité des médias est déterminante. « Ils ne doivent pas alimenter la colère ni mettre de la poudre sur le feu », prévient-elle. À l’inverse, ils peuvent contribuer à reconstruire un récit plus apaisé, « en rappelant le parcours de l’équipe, la solidarité créée, le lien entre les Marocains ». « Regarder le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide fait partie du processus thérapeutique collectif », souligne-t-elle.
La psychanalyste alerte enfin sur un risque souvent sous-estimé : celui du fanatisme. « Le mot “fan” vient de “fanatique” », rappelle-t-elle. Pour certaines personnes, le football devient « un véritable souffle de vie ». Dans ces cas-là, la défaite peut provoquer un choc particulièrement violent. D’où l’importance, selon elle, « de rester vigilant, de ne pas basculer dans des lectures excessives et de préserver une approche mesurée ».
Cette finale perdue agit ainsi comme un révélateur. Bien au-delà du sport, elle met en lumière les attentes, les projections et les fragilités émotionnelles d’une société entière. « Reconnaître ce que nous avons vécu collectivement est une première étape », conclut Wafae Chadli Britel, « pour pouvoir ensuite retrouver un équilibre émotionnel ».
Qui est Wafae Chadli Britel ?

Wafae Chadli Britel est psychanalyste et psychothérapeute, spécialisée dans l’étude du stress, du burn-out et des états post-traumatiques. Forte de près de trente ans d’expérience, elle accompagne des individus, des entreprises et des institutions sur les questions de santé psychologique, de gestion émotionnelle et de dynamique collective.
Elle est également intervenante et consultante auprès de dispositifs relevant des Nations unies, où elle travaille sur les enjeux de santé psychologique et de résilience collective, notamment dans des contextes de crises et de traumatismes à grande échelle. Elle exerce entre autres comme formatrice et conférencière, et publie régulièrement des analyses et observations cliniques.
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