Actualités Nutrition Psycho

Comment se conjugue le trouble alimentaire au masculin ?

mieux vivre santé psycho famille maroc animaux

Longtemps considérés comme une problématique essentiellement féminine, les troubles du comportement alimentaire touchent pourtant aussi de nombreux garçons et hommes. Souvent invisibilisées par les stéréotypes de genre, ces souffrances restent encore sous-diagnostiquées et insuffisamment prises en charge. Dans cet article, Bahia El Oddi, experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions d’image corporelle, revient sur une réalité méconnue : celle des TCA au masculin. Elle analyse les facteurs qui expliquent leur progression, les formes qu’ils peuvent prendre chez les hommes et les obstacles qui freinent encore l’accès au diagnostic et aux soins.

Les troubles alimentaires sont encore largement perçus comme une problématique féminine. Pourtant, cette idée reçue ne résiste pas aux chiffres. Les recherches montrent aujourd’hui que les hommes représentent entre 25 % et 33 % des personnes souffrant d’un trouble alimentaire, même s’ils restent largement sous-représentés dans les statistiques cliniques [1].

Cette réalité touche particulièrement les jeunes hommes. Selon une étude menée auprès des 18-24 ans, près de 15 % des jeunes hommes entre 18 et 24 ans en surpoids rapportent des comportements alimentaires à risque, tels que le jeûne prolongé, les restrictions alimentaires sévères ou les épisodes d’hyperphagie [2].

Au Maroc, les données sur les troubles alimentaires chez les garçons et les hommes demeurent limitées. Toutefois, les tendances observées dans plusieurs pays de la région mettent en évidence une préoccupation croissante des adolescents et des jeunes adultes pour le poids, l’apparence physique et la musculature, dans un contexte marqué par l’influence grandissante des réseaux sociaux et des standards esthétiques mondialisés [3].

Pourquoi les TCA restent-ils invisibles chez les hommes ?

L’une des principales raisons est culturelle. Dans de nombreuses sociétés, y compris au Maroc, l’homme est souvent associé à des valeurs de force, de maîtrise de soi et de résilience émotionnelle. Admettre une souffrance psychologique peut alors être perçu comme un signe de faiblesse.

Les troubles alimentaires souffrent également d’un stéréotype tenace : ils sont encore largement considérés comme des maladies féminines. Plusieurs études montrent que les hommes atteints de TCA ressentent davantage de honte, craignent davantage le jugement social et consultent moins facilement que les femmes [4].

Les garçons restent largement sous-diagnostiqués. Des organismes spécialisés estiment que les biais de genre continuent à freiner le dépistage et l’accès aux soins chez les hommes [5]. Les symptômes masculins sont parfois moins bien reconnus, notamment lorsque la préoccupation principale concerne la musculature plutôt que la minceur.

Cette invisibilité a un coût. Elle retarde souvent le diagnostic et la prise en charge, augmentant ainsi le risque de complications physiques et psychologiques.

Pourquoi les TCA augmentent-ils chez les hommes ?

Les normes de beauté masculine ont profondément changé au cours des vingt dernières années.

Alors qu’autrefois l’idéal masculin était davantage associé à la virilité et à la réussite sociale, les jeunes hommes sont désormais confrontés à des standards physiques extrêmement exigeants : corps très musclé, silhouette sèche, faible taux de masse grasse et apparence irréprochable.

Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans cette évolution. Sur TikTok, Instagram ou YouTube, des tendances comme le « looksmaxxing » [6] encouragent les jeunes à optimiser constamment leur apparence physique. Les recherches montrent que l’exposition répétée à des contenus centrés sur le corps est associée à une augmentation de l’insatisfaction corporelle et des comportements alimentaires problématiques chez les adolescents et les jeunes adultes [7].

Chez les garçons, la pression ne se traduit pas uniquement par une recherche de minceur. Elle prend souvent la forme d’une quête obsessionnelle de musculature. Les chercheurs parlent désormais de « muscularité idéalisée », un phénomène qui pousse certains jeunes à contrôler excessivement leur alimentation, à s’entraîner de manière compulsive ou à développer une détresse psychologique importante liée à leur apparence [8].

Quels sont les TCA les plus fréquents chez les hommes ?

Contrairement aux idées reçues, les hommes peuvent développer l’ensemble des troubles du comportement alimentaire. Si les mécanismes psychologiques sous-jacents sont souvent similaires à ceux observés chez les femmes, leur expression peut parfois être différente. Chez de nombreux hommes, la souffrance ne s’articule pas uniquement autour de la peur de grossir, mais aussi autour du désir d’être plus mince, plus défini ou plus musclé.

L’hyperphagie boulimique figure parmi les troubles les plus fréquents chez les hommes. Elle se caractérise par des épisodes durant lesquels la personne consomme une très grande quantité de nourriture en ressentant une perte de contrôle. Ces épisodes s’accompagnent souvent de sentiments de honte, de culpabilité ou de détresse psychologique [9].


Lire aussi: La plus grande arnaque de l’été ? Le « corps parfait »


L’anorexie mentale touche également les hommes, bien qu’elle soit encore largement perçue comme une maladie féminine. Elle se manifeste par une restriction alimentaire importante, une peur intense de prendre du poids et une altération de la perception de son propre corps [10]. Chez certains hommes, cette restriction vise moins la minceur que l’obtention d’un corps plus sec ou plus athlétique.

Enfin, un trouble suscite un intérêt croissant chez les spécialistes : la dysmorphie musculaire, parfois appelée « bigorexie ». Les personnes concernées ont la conviction persistante de ne pas être suffisamment musclées, même lorsqu’elles présentent déjà une musculature développée. Elles peuvent consacrer un temps considérable à l’entraînement, suivre des régimes extrêmement stricts ou ressentir une détresse importante lorsqu’elles s’éloignent de leurs objectifs physiques. Cette obsession peut affecter la santé mentale, les relations sociales et la qualité de vie.

Bien que ces troubles prennent des formes différentes, ils ont un point commun : une préoccupation envahissante pour l’alimentation, le poids ou l’apparence physique qui finit par nuire au bien-être et au fonctionnement quotidien.

Une prise de conscience progressive

Longtemps négligés par la recherche, les troubles alimentaires masculins font aujourd’hui l’objet d’une attention croissante. Depuis une dizaine d’années, le nombre d’études consacrées aux garçons et aux hommes a fortement augmenté. Les chercheurs comprennent mieux les spécificités masculines des TCA, notamment le rôle central de la musculature, du sport intensif et de l’image corporelle [11].

Cette évolution se traduit également par le développement de nouveaux outils de dépistage et de programmes thérapeutiques plus adaptés aux besoins des hommes. Par exemple, certains questionnaires utilisés pour détecter les troubles alimentaires prennent désormais en compte des préoccupations plus fréquentes chez les hommes, comme l’obsession de la masse musculaire ou la peur de paraître trop maigre, longtemps absentes des outils traditionnels centrés sur la recherche de minceur [12]. Dans plusieurs pays, des centres spécialisés proposent également des groupes de parole et des programmes de traitement destinés aux hommes, afin de réduire le sentiment d’isolement et les barrières liées à la stigmatisation. Bien qu’encore embryonnaires, ces initiatives témoignent d’une prise de conscience croissante : les troubles alimentaires ne sont pas une question de genre.

Quels signaux doivent alerter ?

Un trouble alimentaire ne se résume pas à une question de poids. Certains signes doivent attirer l’attention :

  • Une préoccupation excessive pour le poids, les calories ou la masse musculaire.
  • L’élimination de catégories entières d’aliments sans raison médicale.
  • Des jeûnes répétés ou des restrictions alimentaires sévères.
  • Des crises alimentaires incontrôlables.
  • Une pratique sportive compulsive malgré la fatigue ou les blessures.
  • Une anxiété importante liée aux repas ou à l’apparence physique.
  • Un isolement social progressif.
  • Le sentiment constant de ne jamais être assez mince ou assez musclé.

Lire aussi: Au Japon, un bébé macaque abandonné trouve sa “maman” dans une peluche


Si plusieurs de ces signes persistent dans le temps, il est important d’en parler à un professionnel de santé. Les recherches montrent qu’une prise en charge précoce améliore significativement les chances de rétablissement [13].

Mettre fin à l’angle mort masculin

Pendant longtemps, les troubles alimentaires ont été considérés comme une affaire de femmes. Cette perception, alimentée par des stéréotypes de genre persistants, a contribué à invisibiliser les garçons et les hommes concernés, créant des barrières au dépistage, à la demande d’aide et à l’accès aux soins. Reconnaître que les troubles alimentaires peuvent aussi se conjuguer au masculin n’est pas seulement une question de précision scientifique : c’est une étape essentielle pour lever les barrières qui empêchent encore trop d’hommes de demander de l’aide.

Bahia El Oddi* est experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions liées à l’image corporelle. Ancienne patiente ayant traversé une anorexie sévère durant son adolescence, elle s’est engagée dans la sensibilisation et la prévention de ces troubles encore largement méconnus. Diplômée d’un MBA de la Harvard Business School (promotion 2019), elle a publié l’essai The Business of Thinness dans Harvard Business Publishing et a fondé la plateforme Soutien et Aide aux Troubles du Comportement Alimentaire, dédiée à l’information et à l’accompagnement autour de ces problématiques.Références 

[1] Mitchison, D., & Mond, J. (2015). Epidemiology of eating disorders, eating disordered behaviour, and body image disturbance in males: A narrative review. Journal of Eating Disorders, 3(20).

[2] Nagata, J. M., Garber, A. K., Tabler, J. L., Murray, S. B., & Bibbins-Domingo, K. (2018). Prevalence and correlates of disordered eating behaviors among young adults with overweight or obesity. Journal of General Internal Medicine, 33(8), 1337–1343

[3] Musaiger, A. O., Al-Mannai, M., Tayyem, R., Al-Lalla, O., Ali, E. Y. H., Kalam, F., Benhamed, M. M., Saghir, S., Halahleh, I., Djoudi, Z., & Chirane, M. (2013). Perceived body image and eating habits among adolescents in seven Arab countries: A cross-cultural study. The Scientific World Journal, 2013, 981390.

[4] Griffiths, S., Mond, J. M., Li, Z., Gunatilake, S., Murray, S. B., Sheffield, J., & Touyz, S. (2015).

Self-stigma of seeking treatment and being male predict an increased likelihood of having an

undiagnosed eating disorder. International Journal of Eating Disorders, 48(6), 775–778.

[5] National Eating Disorders Association. (2024). Eating disorders in men and boys. National Eating Disorders Association.

[6] Le looksmaxxing désigne la recherche d’une apparence physique jugée idéale à travers différents changements esthétiques ou comportementaux. Popularisé sur les réseaux sociaux, il peut renforcer la pression liée à l’image corporelle.

[7] Rodgers, R. F., & Rousseau, A. (2022). Social media and body image: Modulating effects of social identities and user characteristics. Body Image, 41, 284–291.

[8] Murray, S. B., Griffiths, S., & Mond, J. M. (2016). Evolving eating disorder psychopathology: Conceptualising muscularity-oriented disordered eating. British Journal of Psychiatry, 208(5), 414–415.

[9] Nagata, J. M., Murray, S. B., Compte, E. J., Pak, E. H., Schauer, R., Flentje, A., Capriotti, M. R., & Obedin-Maliver, J. (2024). Eating disorders in boys and men: An update. Current Opinion in Psychiatry, 37(6), 477–484.

[10] Strother, E., Lemberg, R., Stanford, S. C., & Turberville, D. (2012). Eating disorders in men: Underdiagnosed, undertreated, and misunderstood. Eating Disorders, 23(5), 346–355.

[11] Nagata, J. M., Murray, S. B., Compte, E. J., Pak, E. H., Schauer, R., Flentje, A., Capriotti, M. R., & Obedin-Maliver, J. (2024). Eating disorders in boys and men: An update. Current Opinion in Psychiatry, 37(6), 477–484.

[12] Murray, S. B., Nagata, J. M., Griffiths, S., Calzo, J. P., Brown, T. A., Mitchison, D., Blashill, A. J., Mond, J. M., & Mond, J. J. (2017). The enigma of male eating disorders: A critical review and synthesis. Clinical Psychology Review, 57, 1–11.

[13] Hay, P., Chinn, D., Forbes, D., Madden, S., Newton, R., Sugenor, L., Ward, W., & Royal Australian and New Zealand College of Psychiatrists. (2014). Royal Australian and New Zealand College of Psychiatrists clinical practice guidelines for the treatment of eating disorders. Australian & New Zealand Journal of Psychiatry, 48(11), 977–1008.

 

Vous méritez mieux que des conseils TikTok

Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.

Mieux Vivre

About Author

Dans un monde en perpétuel mouvement, mieuxvivre.ma est un média fiable et engagé qui décrypte l’actualité santé et société pour vous aider à mieux comprendre, mieux choisir et mieux vivre.

Études récentes, conseils d’experts et éclairages utiles pour cultiver un équilibre durable au quotidien.