Le regard de Leila Zizi

Le regard de Leila Zizi. Le célibat au Maroc : une transition silencieuse

51,7% des célibataires marocains ne souhaitent pas se marier. Le HCP a publié les chiffres. Moi, j’ai entendu une phrase. Une chronique sur ce bonheur qu’on juge toujours incomplet, et sur ce que nos institutions n’ont pas encore construit pour ceux qui vivent autrement.

Le HCP vient de publier son enquête nationale sur la famille. Des chiffres, des tableaux, des courbes. Et au milieu de cette architecture statistique, une donnée qui dérange les habitudes : 51,7% des célibataires marocains ne souhaitent pas se marier. Il ne s’agit pas d’un retard. Ni d’un échec. Encore moins d’un manque. C’est un choix.

Pourtant, face à ce choix, la réaction reste souvent la même, enveloppée de douceur : “Je vois que tu es heureuse… mais à deux, c’est peut-être mieux.”

La phrase se veut bienveillante. Elle est en réalité disqualifiante. Elle reconnaît un bonheur, pour mieux le relativiser. Elle valide une vie, pour mieux la considérer incomplète. Comme si toute existence solitaire n’était, au fond, qu’une attente. C’est ainsi que le célibat continue d’être perçu au Maroc : non comme une trajectoire, mais comme une parenthèse.

Or, quelque chose a changé.


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Plus d’un célibataire sur deux ne souhaite pas se marier. Non pas faute d’opportunité, mais à l’issue d’une évaluation lucide. Le modèle proposé est observé, pesé, puis parfois refusé. Le mariage n’apparaît plus comme une évidence sociale, mais comme un engagement aux coûts réels, émotionnels, économiques, juridiques. Et dans certains cas, ce refus s’étend à la parentalité. Non par désaffection, mais par cohérence.

Car derrière les trajectoires individuelles, les données racontent une réalité plus fragile. Après un divorce, 73,9% des femmes retournent vivre chez leurs parents. 67% d’entre elles déclarent que la pension alimentaire est insuffisante. Ces chiffres ne décrivent pas seulement des situations. Ils dessinent un risque. Celui d’une indépendance construite sur des années et susceptible de s’effondrer en quelques mois.

Face à cela, certains choisissent de ne pas s’engager. Ce choix, qu’il soit prudent ou rationnel, mérite d’être entendu sans condescendance.

À 35 ans, 16,5% des Marocains n’ont ni quitté le domicile parental ni fondé de foyer. Là encore, la statistique appelle à être dépassée. Car derrière elle, il y a des vies concrètes. Un dimanche soir. Une assiette pour une personne. Le silence d’un appartement qu’on a choisi, arrangé, habité à sa mesure. Pas de négociation sur les week-ends. Pas de comptes à rendre sur le retard. Pas de ce poids dont un ami parle entre deux cafés les devoirs du lendemain, les attentes de l’autre, l’énergie qu’il faut toujours mobiliser pour tenir. Ce silence, souvent interprété comme un manque, est parfois vécu comme une forme de stabilité. Une vie construite. Pas suspendue.


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Le véritable décalage ne se situe donc pas entre les individus et la norme, mais entre la société telle qu’elle évolue et les structures qui l’encadrent. Les modes de vie changent. Les institutions, beaucoup moins. Logement, protection sociale, organisation de la vieillesse : autant de domaines encore largement pensés pour des trajectoires familiales classiques. Or, vivre seul aujourd’hui ne devrait pas exposer davantage à la précarité demain.

Il ne s’agit pas de valoriser un modèle contre un autre. Mais de reconnaître que la pluralité des choix de vie est désormais une réalité durable.

Dans ce contexte, continuer à suggérer que “le bonheur à deux est peut-être mieux” relève moins d’un conseil que d’un réflexe culturel. Un réflexe qui, à force d’être répété, invisibilise des formes de vie pourtant pleinement assumées.

On dit parfois, avec cette certitude tranquille : “Si elle est célibataire à 35 ans, ce n’est pas pour rien.”

Non. En effet. Ce n’est pas pour rien. C’est pour quelque chose.

Alors certains ne répondent plus. Non par absence d’arguments. Mais parce que leur vie n’est plus en débat.​​​​​​​​​​​​​​​​

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Leila Zizi

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