Moqué, insulté, souvent réduit à une caricature de bêtise, l’âne a pourtant accompagné l’histoire du Maroc comme peu d’animaux l’ont fait. Des montagnes du Rif aux pistes du Haut Atlas, jusque sur les fronts de la Seconde Guerre mondiale à Monte Cassino, il a porté récoltes, marchandises, blessés et générations entières dans un silence presque total. À l’occasion de la Journée mondiale de l’âne, cette chronique rend hommage à l’un des grands travailleurs oubliés de la mémoire marocaine.
Il y a des animaux qu’on célèbre.
Le cheval, par exemple. Noble. Élégant. Héroïque.
Et puis il y a l’âne.
Celui qu’on utilise pour insulter quelqu’un. Celui qu’on caricature dans les blagues. Celui qu’on associe à la lenteur, à l’ignorance ou à l’entêtement. Comme si cet animal n’avait jamais été autre chose qu’un symbole de bêtise.
Alors aujourd’hui, en cette Journée mondiale de l’âne, j’ai envie d’écrire quelque chose de simple.
Au nom du Maroc, je te demande de bien vouloir nous excuser.
Parce que pendant des siècles, tu nous as porté.
Littéralement.
Tu as porté nos récoltes, nos marchandises, notre eau, nos fatigues et parfois nos vies entières. Tu as traversé les pistes du Haut Atlas, les chemins du Rif, les ruelles des médinas et les campagnes oubliées. Tu as avancé là où les voitures ne pouvaient pas passer. Là où les routes n’existaient même pas.
Tu étais là avant les moteurs.
Avant les triporteurs.
Avant l’asphalte.
Et malgré cela, nous avons transformé ton nom en moquerie.
L’animal des pauvres… donc l’animal invisible
Au Maroc, l’âne a longtemps été associé aux pauvres. Aux paysans. Aux gens des montagnes. À ceux qui travaillent loin des regards.
Peut-être est-ce pour cela qu’il a été si peu respecté.
Parce que dans beaucoup de sociétés, on finit souvent par mépriser ce qui nous rappelle la fatigue, l’effort et la modestie. Pourtant, des générations entières ont survécu grâce à lui.
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Dans certains villages marocains, posséder un âne n’était pas un détail. C’était une sécurité économique. Une chance de pouvoir transporter des marchandises. De vendre au souk. D’aller chercher de l’eau. D’exister, tout simplement.
L’âne n’avait rien de prestigieux.
Mais il était indispensable.
Et il l’est encore parfois aujourd’hui.
Même la guerre lui doit quelque chose
On parle souvent des grands chefs militaires, des chevaux héroïques ou des batailles célèbres. Mais beaucoup moins des animaux silencieux qui ont permis aux hommes de tenir.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lors de la bataille de Monte Cassino en Italie, les soldats marocains du Corps expéditionnaire français ont utilisé des milliers de mulets et d’ânes pour transporter munitions, nourriture et blessés à travers les montagnes.
Dans ces terrains impossibles, les véhicules ne passaient pas.
Eux, si.
Ils avançaient dans la boue, sous les bombardements, dans le froid, parfois au milieu des cadavres et des explosions. Ils transportaient la guerre sans comprendre la guerre.
Et pourtant, personne ne raconte leur histoire.
Comme souvent.
Un animal plus intelligent qu’on ne le croit
L’ironie, c’est que l’âne est loin d’être stupide.
Les spécialistes expliquent au contraire qu’il possède une excellente mémoire et une grande prudence. S’il refuse parfois d’avancer, ce n’est pas nécessairement par entêtement. C’est souvent parce qu’il sent un danger ou une fatigue excessive.
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L’âne ne panique pas facilement.
Il réfléchit.
Mais nous avons préféré voir cela comme de la bêtise.
Peut-être parce que le monde admire davantage ceux qui foncent sans réfléchir que ceux qui résistent.
Un miroir discret du Maroc profond
Il y a quelque chose de profondément marocain dans l’image de l’âne.
Une endurance silencieuse.
Une capacité à tenir malgré la difficulté.
Une dignité discrète.
L’âne ne demande pas d’attention. Il avance.
Il ressemble à ce Maroc rural qui a longtemps vécu loin des vitrines modernes, loin des grandes villes, loin des discours. Ce Maroc qui travaille beaucoup et parle peu.
Alors oui, aujourd’hui, beaucoup de choses changent. Les motos remplacent peu à peu les bêtes de somme. Les campagnes se transforment. Les anciennes habitudes disparaissent.
Mais avant que cette mémoire ne s’efface complètement, il faudrait peut-être prendre le temps de reconnaître ce que cet animal a représenté dans notre histoire collective.
Et peut-être aussi reconnaître que nous avons été injustes avec lui.
Parce qu’au fond, rares sont les animaux qui ont autant donné au Maroc… en recevant si peu en retour.

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