Smartphones à la main, nous photographions tout : les repas, les réunions, les enfants, les couchers de soleil… À tel point qu’il semble parfois que nous documentons notre vie au lieu de la vivre. Pourtant, des études récentes suggèrent que cette frénésie d’image n’est pas sans conséquence pour notre mémoire, notre bien-être psychique et notre rapport au réel. Il est temps de se poser la question : « Prendre trop de photos, est-ce devenu problématique ? »
1. Le phénomène : une “photomania” collective
La photographie est devenue un « nouvel universel humain », poussée par la banalisation des smartphones, l’explosion des réseaux sociaux et l’habitude de tout garder en image. Selon la revue Frontiers in Psychology, « plus de 90 % des photographies sont aujourd’hui prises à l’aide de smartphones, et plus de la moitié de la population mondiale utilise des mobiles pour prendre, regarder ou partager des photos ».
Si cette capacité à saisir chaque instant peut sembler une chance, elle pose aussi la question de notre relation à l’expérience, à la mémoire et à la présence.
2. L’effet méconnu sur la mémoire
Ironie : prendre des photos pour mieux se souvenir pourrait… nuire à notre mémoire. Une recherche publiée en 2022 intitulée “Does taking multiple photos lead to a photo-taking-impairment effect?” a trouvé que les personnes qui prenaient plusieurs photos d’un objet ou d’un événement montraient une mémoire plus faible de ce qu’elles avaient enregistré, comparées à celles qui observaient simplement sans déclencheur photo.
De même, un article de National Geographic rappelle : « Photographier des objets ou des expériences peut affaiblir la mémoire car nous comptons sur l’appareil pour nous souvenir à notre place. » National Geographic
Conséquence : en cherchant à garder tout en image, nous risquons d’être moins présents dans l’instant, et de moins retenir l’essence de l’expérience.
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3. Le selfie et la quête d’approbation
Un autre angle – celui du soi photographié : le selfie. Une étude publiée en 2018 dans Body Image a montré que les femmes qui prenaient et postaient des selfies se déclaraient plus anxieuses, moins confiantes et moins satisfaites de leur apparence, même après avoir retouché les clichés.
Cette recherche souligne que la photo-réflexion permanente, souvent motivée par l’image à montrer, peut devenir un poids psychologique. Le fait de viser un regard extérieur, un like, une approbation, peut transformer un instant de vie en séance de mise en scène.
4. Bien‐être, comparaison et réseaux sociaux
Au cœur de l’usine à images se trouve aussi l’extension vers les réseaux sociaux. Selon un rapport de la revue médicale PMC, « l’usage intense des réseaux sociaux est fortement corrélé à l’anxiété, à la dépression, à l’insomnie et à une moindre satisfaction subjective de vie ».
Prendre de nombreuses photos, les retoucher, les poster, puis attendre les retours (likes, commentaires) crée un cycle dopaminergique semblable à celui des jeux vidéo. Cela peut accroître la vigilance à l’image que l’on renvoie, au détriment de la vraie vie vécue et ressentie.
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5. Créer avec modération : vers un usage plus sain
Que faire alors ? Voici quelques pistes journalières pour rééquilibrer :
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Avant de dégainer l’appareil, demandez-vous : « Est-ce pour garder le souvenir ou pour montrer ? »
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Définissez une règle personnelle : par exemple, “un seul souvenir photo par événement” ou “zéro photo pendant 15 minutes après l’arrivée”.
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Privilégiez les photos conscientes : cadrage, intention, moment. Cela réduit la quantité mais augmente la qualité.
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Décidez d’un rituel de revue : faites-le mensuellement ou trimestriellement pour ne pas amasser des milliers d’images non consultées.
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Enfin, offrez à votre mémoire une chance : mettez votre téléphone de côté à certains moments, vivez l’instant sans filtre — la mémoire vous en remerciera.
Oui, prendre des photos fait partie de notre humanité digitale ; non, ce n’est pas une tare.
Mais notre génération est peut-être en train de perdre l’équilibre : trop d’images, pas assez de vécu conscient, souvenirs moins profonds.
Revenir à une forme de simplicité photographique, vivre avant de filmer, peut être un acte de libération numérique et de présence retrouvée.
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