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Dans «Le Passage», l’illustrateur Mathieu Persan plonge dans les abysses de la dépression de sa fille

Dans son roman graphique «Le Passage», l’illustrateur de presse Mathieu Persan raconte l’expérience la plus éprouvante de sa vie: la tentative de suicide de sa fille adolescente, après des mois de dépression sévère. Il a accordé un entretien exclusif à Mieux Vivre, dans lequel il revient sur ce livre intime et nécessaire, porté par la conviction qu’il faut nommer les souffrances pour espérer les soigner.

Il y a des livres qui naissent d’une envie. Et d’autres qui naissent d’une nécessité. Le Passage, le roman graphique que Mathieu Persan publie le 11 mars chez Hachette, appartient résolument à la seconde catégorie. Pour le raconter, il a fallu du temps, du courage, et une certitude qui s’est imposée à lui au cœur de la tempête: cette histoire, personne ne la racontait. Et pourtant, elle était partout.

L’histoire, c’est celle d’un père qui reçoit un soir un appel de la police. Il faut rentrer de toute urgence. Sa fille aînée, 15 ans, a voulu mettre fin à ses jours. Mathieu Persan, illustrateur de presse reconnu, court rejoindre sa femme, main dans la main, vers ce qu’il décrit comme un «abysse inconnu». De cette plongée, il a fait un roman graphique d’une rare honnêteté, en noir et blanc, épuré, traversé d’humour malgré la gravité du sujet. Non pas pour livrer une confession, mais pour combler un vide.

L’absence de miroir

Comment décide-t-on de transformer l’une des épreuves les plus intimes de sa vie en œuvre publique? Pour Mathieu Persan, la réponse est venue d’une frustration. Lorsque sa fille a sombré dans la dépression, il a cherché — instinctivement, comme le font les parents démunis — des repères, des récits, des témoignages… en vain.

«Quand j’essayais de trouver des références à ce qui se passait, à savoir qu’est-ce que c’est que cette histoire d’un père qui doit faire face à sa fille qui ne peut plus vivre, je n’ai pas trouvé de livres qui parlaient de ça, je n’ai pas trouvé de films qui parlaient de ça».


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Ce vide l’a autant surpris qu’interpellé. Car la réalité, elle, est loin d’être marginale. En 2024, les hospitalisations d’adolescentes pour tentatives de suicide ou automutilations ont progressé de façon alarmante selon les statistiques publiques françaises : +22 % chez les 10-14 ans, +14 % chez les 15-19 ans. Des chiffres qui, déplore Mathieu Persan, «ne suscitent plus d’émoi». Près de 10 % d’une classe d’âge serait concernée par une forme de détresse psychologique sévère.

«Parler de la détresse des jeunes uniquement sous forme de chiffres, ça ne suffit pas. Si on ne raconte pas leur vie, il ne se passera rien». La décision de faire un livre s’est alors imposée.

Donner voix à celle qui ne pouvait pas parler

Dans le roman, la fille raconte elle-même les jours « brumeux et froids » qui s’enchaînent, le sentiment d’abriter un parasite intérieur qui dévore les désirs et l’envie de vivre. Bonne élève, elle se sent «sortie d’un moule dans lequel on l’a pressée trop fort». «Ils ne savent pas comment s’y prendre pour me recoller», dit-elle, avec une lucidité qui saisit.

Dès le départ, Mathieu Persan avait envisagé que sa fille co-écrive le livre. Mais la maladie en a décidé autrement. Écrire sur soi quand on est au fond du gouffre est une tâche au-dessus des forces. Alors, pendant les mois d’hospitalisation, ils ont parlé. Longuement. De la dépression, bien sûr, mais aussi du sens de la vie, de l’existence, de ce qui reste quand tout s’efface.

Ces échanges, Mathieu Persan les a recueillis précieusement, avec l’autorisation de sa fille, et en a fait la matière première du livre. «Je me suis dit que cette parole-là, il fallait la porter, parce que personne ne la portait. Des enfants malades sont en incapacité de la porter. Et peut-être qu’une fois qu’ils ne sont plus malades, ils ont envie de passer à autre chose. »

Ce que la dépression lui a appris

Avant que sa fille tombe malade, Mathieu Persan pensait, comme beaucoup, savoir ce qu’était la dépression. Une tristesse profonde. Un moral en berne. Quelque chose que l’on traverse avec du soutien, du temps, et peut-être un peu de volonté. Il a tout réappris.

«J’ai compris que ce n’était pas qu’une histoire de tristesse, que c’était une maladie qui vous prenait intégralement, physiquement aussi, qui vous empêche de vivre fondamentalement. Tout ce qui fait la vie — l’envie, la joie, le bonheur, la concentration, l’émotion — il n’y a plus rien. On reste vivant, mais ça vous prend tout».


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Cette dimension physique de la maladie, il dit qu’il ne la voyait pas. Et c’est précisément ce que l’entourage comprend le moins bien. La dépression ne ressemble pas à ce qu’on imagine. Elle ne se voit pas toujours sur un visage. Elle se manifeste parfois uniquement dans l’impossibilité de se lever le matin, dans une torpeur que les proches interprètent à tort comme de la paresse ou du caprice.

C’est pourquoi les conseils bien intentionnés peuvent être aussi maladroits que blessants. «Va faire du sport!», «Regardons ce film», «Pourquoi vous ne partez pas en vacances?» Mathieu Persan a entendu tout cela. Et il répond avec une image simple, imparable: «Ce serait comme si on demandait à quelqu’un qui a les jambes cassées d’aller courir un peu. Ce n’est pas possible».

Un système à bout de souffle

Le livre ne se contente pas de raconter l’expérience intime d’une famille. Il documente aussi le parcours kafkaïen que représente la prise en charge psychiatrique d’un adolescent. Mathieu Persan a baptisé ce chemin avec une ironie douce-amère: le ParcoursPsy, référence directe à Parcoursup, le système d’orientation post-bac que beaucoup de familles françaises redoutent.

La réalité qu’il décrit est sombre. Quand un adolescent fait une tentative de suicide, il se retrouve aux urgences, hospitalisé en pédiatrie, un lieu inadapté, avec des médecins non formés à la psychiatrie. Puis on lui conseille de rentrer chez lui. La prise en charge en pédopsychiatrie s’accompagne de mois d’attente. Entre-temps, d’autres jeunes en situation moins critique, faute de suivi, s’enfoncent à leur tour.

Mais ce que Mathieu Persan dénonce avec le plus de force, c’est la sélection sociale qui opère en silence dans ce parcours. Établissements saturés, consultations de psychologues non remboursées, déserts médicaux : «Comment font les personnes aux moyens modestes?», interroge-t-il. La santé mentale des adolescents, en France comme ailleurs, reste un luxe inégalement distribué. Que dirait-on alors du Maroc, théâtre il y a encore quelque jours du suicide d’une jeune lycéenne à Témara.

L’adolescence dans un monde devenu jungle

La dépression de sa fille a aussi conduit Mathieu Persan à réfléchir plus largement à ce que vivent les adolescents d’aujourd’hui. Sa conclusion est sans ambiguïté: oui, cette génération porte un fardeau particulier.

D’un côté, un monde extérieur chargé d’angoisse: guerres, dérèglement climatique, instabilité politique, prolifération des fausses informations. De l’autre, une hyperconnexion qui a transformé l’expérience même de l’adolescence, sans que les parents n’aient les outils pour l’accompagner.


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«Nous, on doit élever des enfants alors que c’est comme si on avait été élevé dans une prairie et qu’on devait élever nos enfants dans une jungle. On ne sait pas comment faire. »

Ce fossé entre les générations, il le juge plus profond que jamais. Pas seulement quantitativement — plus de technologies, plus d’écrans — mais qualitativement. La nature même du rapport au monde, à l’identité, à l’autre, a changé. Et les parents, souvent, naviguent à l’aveugle.

Ce qu’un désastre apprend à voir

À la fin de l’entretien, une question, presque intime: qu’est-ce que sa fille lui a appris sur la vie? Il prend un moment avant de répondre. «Sans doute qu’il faut en profiter».

Puis il développe. Quand on fait face à un désastre, dit-il, quelque chose se réajuste dans le regard. Les évidences qu’on tenait pour acquises — un repas partagé, un moment de rire, la lumière d’une fin d’après-midi — reprennent soudain tout leur poids. Le présent devient précieux parce qu’on a compris qu’il pouvait ne pas exister.

Sa fille, aujourd’hui âgée de 18 ans, a traversé le passage. Elle est là.

Un livre contre le silence

Le Passage n’est pas un livre de recettes ni un manuel de psychologie parentale. C’est un témoignage, brut et dessiné, qui s’adresse à la fois aux parents qui traversent l’épreuve et à ceux qui n’y sont pas encore confrontés.

Le geste va au-delà du livre: Mathieu Persan reverse l’intégralité de ses droits d’auteur à des associations œuvrant pour la santé mentale des jeunes. En avril, il participera également à la course solidaire Run for Lorène, organisée à Nantes en mémoire d’une adolescente de 15 ans tuée par un élève souffrant de troubles mentaux.

Le message qu’il adresse aux parents est simple, et tient en quelques mots: parler. Vérifier que son enfant va bien. Guetter les changements de comportement, la tristesse qui s’installe, le repli progressif.

«À part parler, il n’y a pas vraiment d’autre solution».

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R.M.

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