À l’occasion du 8 mars, Bahia El Oddi*, experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire, propose une réflexion sur un paradoxe contemporain : alors que les droits des femmes progressent, la pression exercée sur leur corps ne cesse de s’intensifier. Entre normes esthétiques, industries du bien-être et réseaux sociaux, elle invite dans cette tribune pour Mieux Vivre à repenser la liberté féminine à travers le rapport au corps.
Corps sous pression: quand l’émancipation féminine se heurte à l’injonction esthétique
Chaque année, la Journée internationale des droits des femmes nous invite à faire le point sur les avancées accomplies. Les progrès sont indéniables : accès à l’éducation, participation accrue à la vie professionnelle, visibilité dans l’espace public. Pourtant, derrière ces conquêtes tangibles, une autre bataille, plus silencieuse, plus insidieuse, se joue chaque jour : celle qui se mène contre notre propre corps.
Régimes express, chirurgies esthétiques, compléments “miracles” et réseaux sociaux saturés d’images de corps parfaits… Partout, le message est clair : nous devons être minces, jeunes et jolies. Le corps devient ainsi un objet à perfectionner et à optimiser, notre carte de présentation dans un monde où le paraître semble avoir pris le dessus sur l’être.
Cette pression constante ne touche pas seulement l’apparence : elle façonne notre rapport à nous‑mêmes, parfois au détriment de notre santé mentale et physique. Dysmorphie corporelle, anorexie, boulimie, hyperphagie… autant de troubles qui restent largement tabous, mais dont les conséquences sont bien réelles et qui méritent notre attention. Car au-delà des droits visibles, il existe une liberté plus intime, plus discrète, souvent ignorée : celle d’habiter pleinement dans notre corps, sans culpabilité et sans injonctions imposées.
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L’ère de l’optimisation: du corps vécu au corps objet
La pression contemporaine sur le corps féminin est aujourd’hui diffuse et insidieuse. Elle ne repose plus uniquement sur le regard extérieur, mais s’inscrit dans un discours plus subtil, qui associe bien-être et réussite à minceur, jeunesse et tonus. Cette dynamique n’est pas accidentelle : elle est alimentée par des industries entières — mode, beauté, fitness, diététique — qui capitalisent sur nos vulnérabilités et nos insécurités. Le marché mondial du contrôle du poids, estimé à environ 427 milliards de dollars en 2025 [1], pourrait atteindre jusqu’à 900 milliards de dollars en 2035 [2].
Les réseaux sociaux, omniprésents dans notre quotidien, jouent un rôle majeur : Instagram, TikTok et autres plateformes ne diffusent pas seulement des images ; elles promeuvent un standard irréaliste de corps “idéal” en nous exposant à un carrousel de corps parfaits, tous filtrés, retouchés, sublimés. Leurs algorithmes amplifient l’effet : plus on regarde des contenus liés à la minceur ou à la performance corporelle, plus ces contenus nous sont proposés, nous plaçant dans une boucle de comparaison constante. À force d’exposition répétée, l’esprit finit par intérioriser ces standards : la minceur devient synonyme de réussite, la jeunesse une condition sine qua non, le corps un projet inachevé.
Les conséquences psychiques et physiques: quand le contrôle se transforme en souffrance
Les conséquences de cette pression sont loin d’être anodines. L’exposition répétée à des idéaux inaccessibles favorise anxiété, culpabilité, dysmorphie corporelle et symptômes dépressifs. La frontière entre « hygiène de vie » et « contrôle obsessionnel » devient parfois imperceptible.
Les troubles du comportement alimentaire (TCA) — anorexie, boulimie, hyperphagie — constituent l’une des manifestations les plus sévères de cette dérive. Près de 70 millions de personnes [3] dans le monde ont reçu un diagnostic de trouble alimentaire, et le nombre de cas ne cesse d’augmenter. Selon plusieurs études, les cas de troubles alimentaires chez les adolescents et jeunes adultes ont augmenté de plus de 18 % entre 1990 et 2021 [4], une tendance amplifiée par la pandémie de COVID‑19, avec une quasi-duplication des cas chez les 10‑17 ans dans de nombreux pays occidentaux [5].
L’adolescence représente en effet une période de vulnérabilité majeure : transformations biologiques, construction identitaire, quête d’appartenance et exposition précoce aux normes esthétiques. L’accès massif aux smartphones modifie profondément la manière dont l’image corporelle se construit, parfois avant même que l’identité psychique ne soit stabilisée.
Le Maroc n’échappe pas à cette tendance. Une étude menée auprès d’étudiants en médecine révèle que 32,8 % présentent des signes de troubles alimentaires [6], tandis qu’une autre enquête réalisée au sein des élèves du lycée Descartes de Rabat dévoile qu’environ 23,8% des élèves estime être touché par ces troubles [7]. Cette même enquête apporte par ailleurs un éclairage particulièrement révélateur : parmi les lycéens interrogés, 41 % déclarent connaître une ou deux personnes concernées par des TCA, et 33 % en connaissent plus de deux. Pourtant, près de 80 % estiment que ces troubles sont rarement évoqués, illustrant un paradoxe inquiétant : fréquents mais tabous, ces troubles restent peu compris et insuffisamment pris en charge [8].
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Du corps-objet au corps-sujet: vers une transformation du regard
Si les déterminants sociétaux sont puissants, la réponse ne peut être uniquement individuelle. Elle doit être éducative, institutionnelle et culturelle. Néanmoins, une transformation commence aussi par une réappropriation intime. Passer du corps-objet au corps-sujet implique de se réapproprier sa relation à soi-même, à l’alimentation et à l’image. Cette réappropriation nécessite une profonde réflexion et des actions conscientes, parmi lesquelles:
- Développer une conscience critique des normes intériorisées : identifiez l’origine de vos idéaux corporels, analysez s’ils ont été imposés ou choisis.
- Observer les signaux émotionnels : culpabilité, anxiété ou évitement social liés à l’alimentation ou à l’apparence doivent être entendus comme des indicateurs, non ignorés.
- Évaluer vos comportements : lorsque le désir de bien-être ou d’une image corporelle idéale vire au sacrifice et à l’obsession, envisagez un accompagnement professionnel.
- Sélectionner les services et produits consommés : régimes, entraînements ou contenus numériques doivent être évalués selon votre vécu réel : sont-ils une source de bien-être ou de pression ?
- Créer un environnement numérique bienveillant : désabonnez-vous de comptes générant comparaison et culpabilité, privilégiez à leur place les communautés et contenus diffusant des messages de neutralité corporelle et diversité.
- Remplacer le contrôle par le soin : favorisez des pratiques corporelles centrées sur la fonctionnalité, la vitalité et la bienveillance plutôt que sur l’optimisation. Remerciez votre corps pour ce qu’il accomplit chaque jour pour vous au lieu de le juger.
- Briser le silence : la parole reste un outil thérapeutique majeur. Échanger avec des proches ou des professionnels permet de transformer une souffrance isolée en expérience partagée.
Une liberté à (re)conquérir
En cette Journée internationale des droits des femmes, posons-nous une question simple mais radicale :
Et si notre valeur ne se mesurait ni en kilos, ni en tailles, ni en rides ?
Notre liberté ne se limite pas aux lois et aux institutions. Elle se joue aussi dans l’intimité du rapport à soi. Elle commence peut-être là : dans la décision de faire notre corps notre allié, et non notre champ de bataille.
Reconquérir notre liberté intime, c’est commencer à habiter notre corps avec respect, neutralité et bienveillance. C’est choisir de se libérer des standards imposés, tout en célébrant ce que notre corps nous permet de vivre, ressentir et accomplir chaque jour.
La liberté commence à l’intérieur. Elle est à notre portée, à chacune.
Et elle mérite, elle aussi, d’être défendue.
Que sont les TCA?
Les Troubles du Comportement Alimentaire (TCA) sont des maladies psychiatriques graves caractérisées par une perturbation du comportement en lien avec l’alimentation, le poids et/ou l’apparence. Ils se manifestent par des comportements extrêmes (restriction, crises alimentaires, vomissements) et causent une grande souffrance physique et psychique.
Ces troubles ne doivent pas être confondues avec une perte d’appétit, du grignotage ou des restrictions alimentaires liées à un régime, ni associés à un caprice ou un choix volontaire. Ils sont avant tout la manifestation d’une profonde souffrance psychique, un moyen pour la personne concernée de faire face à des émotions et situations difficiles.
Quels sont les principaux symptômes?
Les TCA débutent souvent de manière insidieuse et se renforcent progressivement. Dans les pathologies alimentaires restrictives, tout peut commencer par un simple régime ou par le désir de manger plus sainement, surtout chez les jeunes femmes. Avec le temps, ce comportement peut s’intensifier, se radicaliser et devenir obsessionnel, voire addictif.
Le repérage précoce est crucial pour prévenir les complications et limiter le risque d’évolution vers une forme chronique. Certains signes d’alerte peuvent être observés :
- Conduites alimentaires : Évitement des repas partagés, restriction alimentaire souvent accompagnée d’une liste d’aliments « interdits » et « autorisés », crises alimentaires compulsives, vomissements récurrents, présence de rituels obsessifs pendant les repas, excuses pour éviter de manger, jeûnes, précipitation aux toilettes après les repas.
- Poids : Perte de poids anormale ou prise de poids importante en un court laps de temps.
- Préoccupations physiques : Commentaires fréquents sur l’apparence, exercice physique excessif, perception déformée du corps, valorisation basée sur l’image corporelle.
- Changements d’humeur : Isolement, anxiété, pessimisme, sentiment de dévalorisation ou épisodes dépressifs.
Ces comportements sont souvent cachés, et la dénégation du trouble par la personne concernée est fréquente, ce qui constitue un frein majeur à la prise en charge.
Quels sont les différents types de TCA?
Il existe plusieurs types de troubles du comportement alimentaire, les plus courants étant l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie boulimique.
- Anorexie : L’anorexie mentale se caractérise par une altération de la perception du poids et de l’image du corps, une perte de poids via le régime, le jeûne et l’exercice physique excessif. L’anorexie est la pathologie psychiatrique la plus mortelle dû aux complications liées à la dénutrition (crises cardiaques, défaillance d’organes, suicides, etc.)
- Boulimie : La boulimie s’associe à l’ingestion compulsive d’une quantité de nourriture excessive en un court laps de temps, suite à laquelle surviennent des sentiments de honte, culpabilité, et perte de contrôle. Les boulimiques essayent de compenser cette suralimentation en vomissant, en prenant des laxatifs, en jeûnant ou en faisant de l’exercice de manière excessive.
- Hyperphagie boulimique : L’hyperphagie boulimique se présente sous la forme de crises alimentaires récurrentes pendant lesquelles l’individu ingère de grandes quantités d’aliments sur un temps restreint, sans comportements compensatoires. Ce trouble, qui touche autant les hommes que les femmes et occasionne généralement un surpoids important, voire parfois une obésité morbide.
Qui consulter pour des troubles du comportement alimentaire?
Le dépistage et le traitement des troubles doivent être le plus précoces possible. Il faut être particulièrement vigilant chez les sujets dits « à risque », en particulier les adolescents et les jeunes adultes, en particulier les personnes de sexe féminin.
Le traitement d’un TCA doit être pluridisciplinaire et adapté à chaque patient, selon son âge et la gravité des symptômes. L’objectif global est de combiner soins médicaux, soutien psychologique et rééducation alimentaire pour favoriser la guérison.
- Chez l’adolescent, le dépistage peut être réalisé par l’infirmière ou le médecin scolaire.
- Le médecin généraliste joue un rôle central : il détecte précocement le trouble lors d’examens de routine et oriente le patient vers les soins adaptés. Il accompagne également le patient tout au long du traitement.
- Le psychiatre aide à comprendre les mécanismes psychologiques qui entretiennent le TCA et mobilise la motivation au changement. Il coordonne la collaboration entre les différents intervenants : médecins, psychologues, diététiciens et familles.
- Le nutritionniste réapprend au patient une alimentation saine, équilibrée et personnalisée. Il corrige les idées reçues sur les aliments et explique le fonctionnement du métabolisme.
Le plus important est de ne pas rester seul(e) et d’en parler. Vous pouvez vous rendre sur la page de Soutien et Aide Contre les Troubles du Comportement Alimentaire, où vous trouverez aide, information et ressources utiles. Chaque échange est confidentiel et reste anonyme afin de vous offrir un espace sûr et sans jugement.
Références
[1] Sabyasachi Ghosh. (2025). Weight Management Industry Size and Share Forecast Outlook (2025 to 2035). Future Market Insights.
[2] Idem.
[3] Aoife-Marie Foran, Aisling T O’Donnell, Orla T Muldoon. (2023). Eating disorder recovery requires attention to the social lives of those affected. Family Practice.
[4] Keke Liu, Ruoyi Gao, Huining Kuang, Ranbo E, Chenyu Zhang, Xin Guo. (2025). Global, regional, and national burdens of eating disorder in adolescents and young adults aged 10-24 years from 1990 to 2021: A trend analysis. J Affect Disord.
[5] Maria Pastore, Flavia Indrio, Donjeta Bali, Mehmet Vural, Ida Giardino, Massimo Pettoello-Mantovani. (2023). Alarming Increase of Eating Disorders in Children and Adolescents. European Pediatric Association,
[6] Nada Azzouzi, Samir Ahid, Nicola Luigi Bragazzi, Nabil Berhili, Chadya Aarab, Rachid Aalouane, Said Boujraf, Ismail Rammouz. (2019). Eating disorders among Moroccan medical students: cognition and behavior. Psychology Research and Behavior Management.
[7] May Bouziri, Maria Yahia, Aloys De Boni. (2024). Les troubles du comportement alimentaire au lycée Descartes de Rabat : ressentis et perceptions des élèves. Laboratoire de recherche en sciences humaines du lycée Descartes de Rabat.
[8] Idem.
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