Chroniques d’un chauffeur de nuit » est une fiction psychologique inspirée de réalités sociales. À travers le parcours de Mehdi, nous explorons les abîmes de la honte, de la réinsertion et de la résilience. Ce récit, volontairement cru et sans fard, interroge : comment se reconstruire quand la société vous a déjà condamné ? Comment survivre à ses propres erreurs ?
Avertissement : ce texte aborde des thèmes difficiles (addiction, dépression, violence). Il ne s’agit pas d’un guide, mais d’un miroir tendu à nos peurs et à nos espoirs.
365 jours. Pas un de moins. Pas un de plus.
Il est libre maintenant. Les gens diront qu’il a payé sa dette à la société. Mais quelle société ! C’est plutôt à son ancien patron, Rachid Elbaz, qu’il doit sa galère.
C’était au club Maharadja, le 12 avril. Un an jour pour jour. Après cinq heures de rails dans les toilettes et soixante-quinze centilitres de Jack dans le sang, Mehdi s’était jeté sur la femme d’Elbaz pour lui rouler une pelle.
La connerie de trop. Celle qui lui a coûté une année de sa vie.
La soirée avait pourtant bien commencé. Tout le monde fêtait le contrat signé avec Festivox. Rachid voulait régaler ses « collaborateurs ». Ils venaient d’obtenir la gestion com du plus grand festival de musique du pays. Mehdi avait tout prévu : ses quatre grammes dans la poche, récupérés l’après-midi chez son dealer. Et, comme d’habitude, il était arrivé plus tôt que les autres, histoire de s’envoyer quelques verres dès l’entrée. En one shot. Comme c’était la règle.
La table se remplissait au fur et à mesure que Mehdi se chargeait. Il buvait, il s’empiffrait. Comme tous les autres.
Sauf que lui… lui ne fait jamais rien comme les autres.
De toute façon, il ne se souvient plus de grand-chose. À part un dîner auquel il n’a pas touché, quelques visages — ses collègues, son patron, la femme de son patron — et puis le trou noir.
Ce n’est que le lendemain qu’il a compris. Cette fois, ce qui devait arriver arriva. En le sortant de la cellule de dégrisement, les flics lui ont tout raconté :
harcèlement sexuel, détention de drogue, atteinte à la pudeur, ivresse manifeste.
Et voilà comment Mehdi s’est retrouvé avec 365 jours à méditer sur une soirée dont il ne se souvient même pas.
Le grand portail de la prison d’Oukacha derrière lui, il réapprend à marcher. Il doit être 10 heures. Il fait beau. L’odeur en moins. Il respire l’air souffré d’Aïn Sebaâ, s’arrête devant une épicerie, s’achète une recharge. Il compose le numéro de sa femme, mais n’appuie pas sur « Appeler ». Elle avait déjà pris ses affaires, les enfants et la voiture. Elle n’a jamais mis un pied en prison. Eux non plus.
Dans la 208 grise, Mehdi contemple les panneaux publicitaires, se souvient de ces quatre-par-trois qu’il concevait, des journées interminables au bureau, des petites stagiaires aux seins rembourrés.
En scrollant sur son téléphone, il tombe sur l’application Careem. Mais il ne sait pas où aller.
Peut-être chez sa mère.
Elle, au moins, ne l’avait pas lâché : des sous, des livres, des fringues… Même si ce n’était pas le grand amour entre eux. Elle aussi était sous emprise. Dépressive. Folle. Junkie à sa manière.
Dans la 208 grise, Mehdi contemple les panneaux publicitaires, se souvient de ces quatre-par-trois qu’il concevait, des journées interminables au bureau, des petites stagiaires aux seins rembourrés.
« Bienvenue à la prison à ciel ouvert, mon frère. »
« Putain… le trajet va être long », pense Mehdi quand le chauffeur lui adresse la parole.
« Tu sais ? Moi aussi j’ai fait de la prison… Chèque sans provisions. Je sais ce que c’est. Je sens que t’es perdu. Quel nom t’a donné le bon Dieu ? »
« Mehdi… »
« T’as l’air d’être un fils de bonne famille. T’es pas fait pour ça. Remarque, moi non plus. Si ce n’était ce salopard de beau-frère… Il a signé un chèque en mon nom. Les gendarmes m’ont arrêté, m’ont frappé comme un chien. Pourtant j’avais un travail, une situation. Mais le casier, c’est la mort. Tu passes de derrière les barreaux à la prison à ciel ouvert. J’ai passé sept putains de mois à chercher un boulot. Walou ! Le casier, c’est une tâche. Et moi j’étais responsable commercial. Je vendais des biscuits aux épiciers. Tu connais la famille Aït Jeddi ? Le biscuit Tonico, la gaufrette, c’est eux. Et comme ce sont des Berbères, des Berbères du Souss… ils se connaissent tous. Et moi je ne sais faire que ça.
Et toi ? Tu faisais quoi ? »
« La communication. »
« Communication ? Journaliste ? Ah ! Tu dois être un prisonnier politique. Mais oui, je me souviens, j’avais vu un reportage sur une chaîne étrangère sur les prisonniers d’opinion au Maroc. Tu dois en faire partie. »
« Vous avez une cigarette ? »
« Dieu a eu pitié de moi. Je ne touche plus à cette merde depuis que j’ai eu mon gosse. Ça m’a foutu une claque. J’ai sorti mon doigt du cul. Je me suis remis au sport et j’ai trouvé ce job chez Careem. Chez Careem, au moins, on ne te demande pas de casier judiciaire. Enfin… on ferme les yeux.
Derb Loubila, c’est bien ça ? »
« Oui, c’est ici. Tenez. »
« Attends. Je connais les mecs de la société. Tu n’as qu’à m’envoyer une photo de ta carte d’identité. Tu sais ? C’est fatigant comme boulot, mais ça te paie au moins les couches.
Prends mon numéro. »
En ouvrant la portière, Mehdi sort son téléphone, note le numéro du chauffeur, pose son sac de sport sur le trottoir.
Devant lui, l’immeuble où vit sa mère.
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