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La plus grande arnaque de l’été ? Le « corps parfait »

À l’approche des vacances, les discours sur le « summer body » refont surface avec leur lot de régimes, de programmes minceur et de promesses de transformation. Une pression devenue si banale qu’elle passe souvent inaperçue. Pourtant, selon Bahia El Oddi, experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions d’image corporelle, cette obsession du corps d’été alimente l’insatisfaction corporelle et nourrit un marché qui prospère sur nos complexes.

Nous sommes en juin. Les plages ne sont pas encore pleines, mais les injonctions, elles, sont déjà partout.

« Perdez vos kilos avant l’été. »
« Objectif ventre plat. »
« Détox express. »
« Opération bikini. »

Comme chaque année, les vacances semblent avoir été transformées en échéance corporelle.

L’été est pourtant censé être la saison de la liberté. Celle où l’on ralentit, où l’on profite, où l’on s’autorise enfin à souffler. Mais pour beaucoup, il marque au contraire le retour de l’autosurveillance corporelle : le moment de l’année où l’on passe davantage de temps à penser à son apparence qu’à ses vacances.

Cette injonction saisonnière est devenue si familière qu’elle passe souvent inaperçue. Pourtant, elle révèle une réalité plus profonde : l’été est aujourd’hui l’une des périodes de l’année où la pression esthétique s’exerce avec le plus d’intensité.

L’été : bien plus qu’une saison, une échéance corporelle

Personne ne parle d’« opération manteau d’hiver » ou de « programme silhouette spécial automne ». L’été semble être la seule saison dont l’accès serait conditionné à une transformation physique.

Dès le printemps, les discours changent. Les médias, les marques et les créateurs de contenu ne parlent plus seulement de santé ou de bien-être, mais de préparation physique. Le corps devient un projet à optimiser avant une échéance précise : les vacances.


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Derrière les expressions comme « opération bikini » ou « summer body » se cache une idée largement étudiée par les chercheurs : celle selon laquelle l’été serait moins une saison à vivre qu’une échéance corporelle. Les travaux sur l’« image corporelle saisonnière » montrent d’ailleurs que les préoccupations liées à l’apparence et l’insatisfaction corporelle tendent à s’intensifier à l’approche de l’été, sous l’effet combiné de la publicité, des réseaux sociaux et de l’exposition accrue du corps. [1]

À force d’être répété, ce message finit par sembler normal. Pourtant, il véhicule une idée troublante : certains corps seraient plus légitimes que d’autres pour profiter pleinement de l’été.

Le corps sous surveillance

L’été expose davantage les corps. Et avec cette exposition viennent souvent les comparaisons.

Le maillot de bain devient alors bien plus qu’un simple vêtement. Il symbolise le regard des autres, réel ou imaginé. Pour certaines personnes, il peut même devenir une source d’anxiété.

Des travaux en psychologie ont montré que le simple fait de porter un maillot de bain peut accroître l’attention portée à son apparence et favoriser l’auto-objectification, c’est-à-dire la tendance à se regarder à travers le regard supposé des autres. [2]

Résultat : là où certains voient une journée à la plage, d’autres voient un moment d’évaluation. Le corps n’est plus vécu comme un moyen de profiter de l’expérience, mais comme un objet à observer, comparer et juger.

Une industrie qui prospère sur nos complexes

Cette pression estivale n’est pas le fruit du hasard.

L’approche de l’été représente une opportunité commerciale considérable pour les secteurs de la nutrition, du fitness, de la cosmétique, des compléments alimentaires et de la médecine esthétique.

Le mécanisme est bien rodé : identifier un défaut, créer un sentiment d’urgence, puis proposer une solution.

Quelques kilos en trop ? Un programme minceur. Une cellulite visible ? Un traitement ciblé. Un ventre jugé insuffisamment plat ? Une nouvelle méthode miracle.

Sous couvert de conseils santé ou de bien-être, certains messages entretiennent l’idée qu’il existerait une silhouette idéale à atteindre avant de pouvoir profiter pleinement de l’été. Cette pression n’est pas anodine. Les recherches montrent que l’exposition répétée à des contenus centrés sur l’apparence favorise l’insatisfaction corporelle, la comparaison sociale et les préoccupations liées au poids. [3]

Quand les réseaux sociaux s’invitent à la plage

Si la pression esthétique a toujours existé, les réseaux sociaux lui ont donné une ampleur inédite.

À l’approche de l’été, Instagram, TikTok ou Snapchat se remplissent de contenus consacrés au « corps d’été ». Les publications mettant en avant la perte de poids, la transformation physique ou l’optimisation de la silhouette gagnent en visibilité, au point de donner l’impression que les vacances constituent une échéance corporelle à atteindre.

Cette influence est particulièrement forte au Maroc, où plus de 35 millions de personnes utilisent Internet, soit un taux de pénétration d’Internet de 92 % de la population. Plus de 22 millions de personnes sont présentes sur les réseaux sociaux, tandis qu’Instagram compte à lui seul plus de 15 millions d’utilisateurs dans le Royaume. [4]

Dans cet environnement numérique, les tendances liées au « summer body » et aux régimes express circulent massivement et atteignent un public toujours plus large. Les réseaux sociaux ne créent pas les complexes, mais ils les amplifient en favorisant une comparaison permanente avec des images souvent filtrées, retouchées ou soigneusement sélectionnées.

Au Maroc, l’opération bikini gagne du terrain

Le Maroc n’échappe pas à cette dynamique mondiale.

Au Maroc aussi, la pression esthétique s’inscrit dans un contexte de croissance rapide du secteur du bien-être et de l’esthétique. Les analyses sectorielles estiment que le marché marocain du bien-être et de la cosmétique progresse de 10 à 15 % par an, porté notamment par l’urbanisation, la digitalisation et l’influence des réseaux sociaux. [5]

Parallèlement, les professionnels du secteur observent une augmentation constante de la demande pour les actes de médecine esthétique non invasifs, comme les injections, les traitements au laser ou le remodelage corporel. [6]


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Dans un pays où les vacances au bord de la mer occupent une place importante dans l’imaginaire estival, cette industrie trouve un terrain particulièrement favorable. Le problème n’est pas le désir de prendre soin de soi. La question est plutôt de savoir pourquoi nous le faisons : pour nous-mêmes, ou pour répondre à des attentes que nous avons fini par considérer comme normales.

Qui a décidé qu’il fallait mériter l’été ?

Le paradoxe est frappant. La saison censée incarner la liberté est devenue pour beaucoup une période de surveillance corporelle accrue.

Pourtant, personne n’a jamais eu besoin d’un ventre plat pour nager, d’une taille 38 pour prendre le soleil ou d’un corps sculpté pour partir en vacances.

Car derrière l’« opération bikini » se cache une question rarement posée : à qui profite réellement cette insatisfaction permanente ? Certainement davantage aux industries qui vendent des régimes, des soins, des programmes sportifs ou des interventions esthétiques qu’à celles et ceux qui passent les semaines précédant leurs vacances à compter les calories, à éviter les miroirs ou à redouter le regard des autres.

Peut-être que la plus grande réussite de cette industrie n’est pas d’avoir vendu des régimes ou des interventions esthétiques. Peut-être est-elle d’avoir réussi à nous convaincre que notre corps est un problème. Et qu’il le restera toujours un peu.

La question n’est donc peut-être pas de savoir si notre corps est prêt pour l’été.

La vraie question est : qui nous a appris à croire qu’il ne l’était pas ?

Bahia El Oddi* est experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions liées à l’image corporelle. Ancienne patiente ayant traversé une anorexie sévère durant son adolescence, elle s’est engagée dans la sensibilisation et la prévention de ces troubles encore largement méconnus. Diplômée d’un MBA de la Harvard Business School (promotion 2019), elle a publié l’essai The Business of Thinness dans Harvard Business Publishing et a fondé la plateforme Soutien et Aide aux Troubles du Comportement Alimentaire, dédiée à l’information et à l’accompagnement autour de ces problématiques.

Références

[1] Griffiths, S. et al. (2021). Beach body ready? Shredding for summer? A first look at seasonal body image. Body Image.

[2] Fredrickson, B. L. et al. (1998). That Swimsuit Becomes You: Sex Differences in Self-Objectification, Restrained Eating, and Math Performance. Journal of Personality and Social Psychology, 75(1), 269–284.

[3] Fardouly, J. et al. (2021). Social Media Use and Body Image Disorders: Association between Frequency of Comparing One’s Own Physical Appearance to That of People Being Followed on Social Media and Body Dissatisfaction and Drive for Thinness. International Journal of Environmental Research and Public Health, 18(6), 2880.

[4] Kemp, S. (2025). Digital 2026: Morocco. DataReportal.

[5] Bretagne Commerce International (2024). Le marché du bien-être et de la cosmétique au Maroc : écosystèmes et potentiel.

[6] Mellouk, W. (2025). Chirurgie non invasive : une explosion de demandes, mais à quel prix ?. Challenge.

 

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