Comme souvent chez Pierre Desproges, la phrase amuse avant de désarçonner. Elle semble se contredire elle-même, jouer avec les mots, provoquer un sourire immédiat. Mais derrière l’oxymore se cache une intuition profonde : le rire n’est pas un simple divertissement. Il engage quelque chose de fondamental dans notre rapport au monde, à la vérité et à la liberté.
Desproges, qui a fait de l’ironie une arme et du rire un outil de lucidité, savait que l’humour n’est jamais neutre. Il peut éclairer ou aveugler, libérer ou écraser, révéler ou masquer.
Rire n’est pas fuir
On associe souvent le rire à l’évasion, à la légèreté, parfois même à la superficialité. Comme si rire consistait à ne pas prendre les choses au sérieux. Or Desproges suggère exactement l’inverse : le rire est une manière très sérieuse d’affronter le réel.
Rire, dans ce sens, n’est pas nier la gravité du monde. C’est refuser qu’elle nous écrase. C’est prendre une distance critique là où la solennité impose le silence. Le rire permet de dire ce qui serait autrement indicible, d’exposer l’absurde, de fissurer les certitudes.
Il n’est pas un détour. Il est un face-à-face.
Le rire comme lucidité
Chez Desproges, le rire est indissociable de l’intelligence. Il ne sert pas à distraire de la pensée, mais à la réveiller. En riant, on voit autrement. On décale le regard. On révèle les contradictions, les hypocrisies, les faux-semblants.
C’est pourquoi le rire dérange souvent. Il met mal à l’aise parce qu’il ne respecte pas les apparences. Il rappelle que ce qui se présente comme sérieux ne l’est pas toujours, et que ce qui se donne pour évident mérite parfois d’être moqué.
Rire devient alors un acte de lucidité, presque une forme de résistance intellectuelle.
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Avec quoi ne faut-il pas plaisanter ?
La seconde partie de la phrase est décisive : « avec laquelle il ne faut pas plaisanter ». Desproges ne dit pas qu’il ne faut pas rire de tout — il a lui-même revendiqué cette possibilité. Il dit que le rire, lui, ne doit pas être traité à la légère.
Car le rire peut aussi devenir une arme brutale, un instrument d’exclusion ou de mépris. Rire contre plutôt que rire pour. Rire pour écraser plutôt que pour dévoiler. Dans ce cas, il perd sa fonction critique et devient une facilité.
Prendre le rire au sérieux, c’est reconnaître sa puissance. C’est savoir qu’il engage une responsabilité. Qu’il révèle autant celui qui rit que ce dont il rit.
Une leçon pour notre époque
À l’ère des punchlines, des moqueries virales et de l’ironie permanente, cette phrase de Desproges résonne avec une acuité nouvelle. On rit beaucoup, souvent vite, parfois sans réfléchir. Mais ce rire-là est-il encore un geste de lucidité ? Ou devient-il un réflexe, une posture, un bruit de fond ?
Le rire qui compte n’est pas celui qui humilie, ni celui qui anesthésie. C’est celui qui réveille. Celui qui oblige à penser autrement. Celui qui allège sans appauvrir.
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Rire, pour rester vivant
En affirmant que le rire est une chose sérieuse, Pierre Desproges nous rappelle qu’il touche à l’essentiel : notre capacité à penser librement, à résister à l’absurde, à ne pas céder entièrement à la gravité du monde.
Le rire n’est pas une échappatoire.
C’est une prise de position.
Il ne supprime pas la douleur,
mais il empêche qu’elle ait le dernier mot.
Et peut-être est-ce pour cela
qu’il mérite d’être manié
avec autant de liberté
que de conscience.
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