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Tribune. Moderniser la pharmacie sans sacrifier son indépendance

Le débat autour de la modernisation du secteur pharmaceutique revient régulièrement dans l’actualité. Parmi les pistes évoquées figure l’ouverture du capital des officines à des investisseurs extérieurs, présentée par certains comme une solution pour dynamiser le secteur et améliorer l’accès aux médicaments. Mais cette orientation soulève également de nombreuses interrogations, notamment sur l’avenir du modèle de la pharmacie de proximité et sur l’indépendance du pharmacien.

Par Aziz Tanaoui*

La pharmacie d’officine occupe en effet une place particulière dans le système de santé. Elle n’est pas seulement un commerce : elle constitue un maillon essentiel de la chaîne de soins. Dans de nombreux quartiers, le pharmacien est souvent le professionnel de santé le plus accessible pour les patients. Il joue un rôle de conseil, d’orientation et parfois même de première ligne face à certains problèmes de santé.

Au Maroc, cette dimension de proximité va parfois encore plus loin. Dans de nombreux quartiers, notamment populaires, certaines pharmacies pratiquent encore des ventes à crédit pour les habitants du quartier qui ne peuvent pas toujours payer immédiatement leurs médicaments. Cette pratique, souvent informelle mais bien réelle, illustre le rôle social que joue la pharmacie de proximité dans l’accès aux soins. Elle repose avant tout sur une relation de confiance entre le pharmacien et les patients.


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Transformer progressivement l’officine en un actif financier pourrait profondément modifier cet équilibre. Lorsque la logique financière devient dominante, la priorité risque de se déplacer vers la rentabilité et la rotation rapide des produits. Dans un tel modèle, la pression économique peut pousser à privilégier les segments les plus lucratifs au détriment d’autres produits pourtant essentiels pour les patients.

L’expérience d’autres segments du secteur de la santé invite d’ailleurs à la prudence. L’ouverture du capital dans certains domaines n’a pas toujours permis de résoudre les problèmes structurels du système. Les ruptures de médicaments, par exemple, restent une réalité récurrente. Le cas du médicament Levothyrox, qui a connu des tensions d’approvisionnement dans plusieurs pays, rappelle que l’accès aux traitements essentiels dépend de nombreux facteurs qui dépassent la seule logique du marché.

Par ailleurs, la financiarisation peut fragiliser un modèle qui repose historiquement sur l’indépendance professionnelle du pharmacien. Cette indépendance lui permet d’exercer son rôle de conseil dans l’intérêt du patient, sans subir de pression directe liée à des objectifs purement financiers. Si la pharmacie devient principalement un support d’investissement, le risque est de voir cette indépendance progressivement s’éroder.


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Cela ne signifie pas pour autant que le statu quo soit la solution. Le secteur pharmaceutique fait face à de véritables défis : évolution du marché du médicament, concurrence accrue, transformation des attentes des patients et pression économique sur certaines officines. Dans ce contexte, la question de la modernisation du modèle mérite d’être posée.

Mais moderniser ne signifie pas nécessairement financiariser.

Il existe d’autres pistes pour renforcer le rôle et la viabilité des pharmacies. La première consiste à valoriser davantage la dimension sanitaire du métier. Dans de nombreux pays, les pharmaciens participent activement à des missions de santé publique : accompagnement des patients chroniques, suivi de l’observance thérapeutique, prévention ou encore éducation à la santé. Ces services renforcent la place du pharmacien dans le parcours de soins tout en apportant une valeur ajoutée réelle pour les patients.

Une autre voie réside dans la modernisation de la gestion et de l’organisation des officines. L’intégration d’outils numériques, une meilleure gestion des stocks ou encore une coordination plus efficace avec les grossistes et les professionnels de santé peuvent contribuer à améliorer l’accès aux médicaments tout en optimisant le fonctionnement économique des pharmacies.

Enfin, la question de la régulation du marché reste centrale. Garantir la disponibilité des médicaments essentiels, soutenir les officines dans certaines zones ou encore encourager l’innovation dans les services pharmaceutiques sont autant de leviers qui peuvent être mobilisés pour renforcer le système sans remettre en cause l’indépendance du pharmacien.


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La pharmacie de quartier représente bien plus qu’un simple point de vente. Elle incarne un modèle de proximité, de conseil et de confiance entre le professionnel de santé et le patient. Dans un contexte où les systèmes de santé cherchent à concilier efficacité économique et qualité des soins, préserver cet équilibre apparaît comme un enjeu majeur.

Moderniser le secteur pharmaceutique est sans doute nécessaire. Mais cette modernisation doit être pensée de manière globale, en tenant compte à la fois des impératifs économiques et de la mission sanitaire des pharmacies. L’objectif ne devrait pas être de transformer l’officine en produit financier, mais plutôt de renforcer son rôle dans l’accès équitable aux médicaments et dans l’accompagnement des patients.

Car au‑delà des débats économiques, la question centrale reste celle‑ci : comment faire évoluer le système tout en préservant ce qui constitue la véritable valeur de la pharmacie de proximité — la confiance, l’indépendance et le service rendu au patient.


Aziz Tanaoui* est professionnel du secteur pharmaceutique au Maroc. Il s’intéresse aux questions d’accès aux médicaments, à l’évolution du rôle des pharmaciens ainsi qu’aux dynamiques du marché pharmaceutique et des compléments alimentaires.

 

 

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