Convaincus de faire une crise cardiaque, de nombreux patients se retrouvent aux urgences avec des symptômes impressionnants… mais des examens parfaitement normaux. Dans cet article, le Pr Youssef El Hamaoui*, professeur de psychiatrie et spécialiste reconnu des troubles anxieux, décrypte ces attaques de panique encore trop peu diagnostiquées au Maroc, à l’origine d’errance médicale, d’angoisse et d’incompréhension.
Il est 23h30. Karim, 34 ans, cadre dans une entreprise de télécommunications à Casablanca, est allongé sur un brancard aux urgences de la clinique. Son cœur s’emballe. Il transpire. Ses mains sont engourdies. Il a du mal à respirer. Il est convaincu d’une seule chose : il fait une crise cardiaque.
Les médecins s’agitent. Électrocardiogramme, prise de sang, tension artérielle. Tout est normal. Parfaitement normal. Karim n’y croit pas. « Comment tout peut être normal alors que je me sens mourir ? »
Ce que Karim a vécu ce soir-là, des dizaines de Marocains le vivent chaque semaine. Dans les urgences de Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech, ce scénario se répète avec une régularité troublante.
Le mal qu’on ne voit pas sur les examens
Ce que Karim ignorait, c’est qu’il venait de faire sa première attaque de panique. Pas une crise cardiaque. Pas un AVC. Pas un problème pulmonaire. Une attaque de panique — réelle, physique, terrifiante — mais sans aucun danger pour sa vie.
Le problème, c’est que personne ne lui a dit clairement ce soir-là. On l’a rassuré, renvoyé chez lui avec une ordonnance légère. Deux semaines plus tard, nouvelle crise. Il consulte un cardiologue. Puis un pneumologue. Puis un neurologue. Il passe un holter cardiaque, un scanner, une IRM. Des mois d’errance médicale. Des milliers de dirhams dépensés. Un coût financier, mais aussi psychologique, souvent sous-estimé. Et toujours la même réponse : « Tout va bien, monsieur. »
Ce parcours du combattant, beaucoup de Marocains le connaissent. Ils vont de spécialiste en spécialiste, persuadés qu’un médecin finira par trouver ce que les autres ont raté. Alors que le diagnostic, souvent simple, est ailleurs.
Une alarme sans incendie
« Une attaque de panique, c’est le corps qui déclenche une alarme sans incendie », explique le Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre et psychothérapeute à Casablanca. « Le cerveau envoie un signal de danger vital. Le corps réagit en conséquence — accélération cardiaque, souffle court, vertiges, sensation d’étrangeté. Tout est réel. Mais il n’y a aucun danger réel. C’est une illusion de danger absolument convaincante. »
C’est précisément ce qui rend l’attaque de panique si déroutante. Les symptômes ne sont pas imaginaires. La douleur thoracique existe. La sensation d’étouffement est bien là. Le patient ne simule rien. Son corps est en état d’alerte maximale — mais pour rien. C’est cette contradiction entre l’intensité de ce qu’on ressent et la normalité des examens qui génère incompréhension, frustration, et souvent une deuxième peur : celle de recraquer.
Un phénomène en hausse, dans un Maroc sous pression
Les psychiatres et médecins urgentistes marocains s’accordent sur un point : ces situations sont de plus en plus fréquentes. La pression professionnelle, les trajets épuisants dans les grandes villes, l’hyperconnexion permanente, l’insécurité économique — autant de facteurs qui fragilisent le système nerveux sur la durée. La crise ne tombe pas de nulle part. Elle est souvent le résultat d’un stress accumulé, silencieux, que le corps finit par exprimer de façon brutale et spectaculaire.
Les jeunes actifs sont particulièrement touchés. Mais les femmes au foyer, les étudiants en période d’examens, les entrepreneurs sous pression — personne n’est à l’abri. L’attaque de panique ne choisit pas son moment. Elle survient parfois dans un embouteillage, dans un centre commercial, en pleine réunion, ou au milieu de la nuit.
Ce n’est pas dangereux. Mais ça se traite.
C’est le message essentiel. Une attaque de panique ne tue pas. Elle ne provoque pas de crise cardiaque. Elle ne rend pas fou. Mais elle peut, si elle n’est pas prise en charge, s’installer dans la durée et transformer la vie quotidienne en parcours d’obstacles — éviter certains lieux, certaines situations, certains trajets, de peur de revivre l’expérience.
La bonne nouvelle, c’est que ce trouble se traite très bien. Les thérapies cognitives et comportementales — les TCC — sont aujourd’hui reconnues comme particulièrement efficaces. Elles permettent de comprendre le mécanisme de la panique, de modifier les pensées qui l’alimentent, et de réapprendre au corps à ne plus s’emballer. Des techniques de respiration contrôlée et de relaxation peuvent aussi aider à désamorcer les crises au moment où elles surviennent. Dans certains cas, un traitement médicamenteux peut être associé, le temps que la thérapie fasse son effet.
Ne pas attendre la dixième urgence
Karim, lui, a finalement consulté un psychiatre — sur les conseils insistants de sa femme, après huit mois d’errance médicale. « En deux mois de thérapie, j’ai compris ce qui se passait. Et les crises ont disparu. J’aurais voulu que quelqu’un me dirige vers le bon spécialiste dès le premier soir aux urgences. »
C’est là tout l’enjeu. Reconnaître plus tôt l’attaque de panique pour ce qu’elle est. Éviter le circuit long, coûteux et épuisant du mauvais diagnostic. Et consulter un psychiatre ou un psychologue sans attendre — sans honte, sans crainte.
Ce que le corps exprime avec violence, l’esprit peut apprendre à l’apaiser. Encore faut-il poser le bon diagnostic — au bon moment.
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