La polémique autour de la libéralisation des pharmacies au Maroc a pris une ampleur exceptionnelle en février-mars 2026. Rarement une profession de santé aura affiché une telle unanimité face à une réforme envisagée par une institution publique.
D’un côté, le Conseil de la concurrence défend une modernisation encadrée du secteur. De l’autre, la quasi-totalité des pharmaciens d’officine dénoncent une menace directe contre l’indépendance professionnelle et la sécurité sanitaire.
Voici les clés pour comprendre ce bras de fer.
Le déclencheur : l’avis du Conseil de la concurrence
Fin 2025, puis au début de l’année 2026, le Conseil de la concurrence a finalisé un avis recommandant plusieurs réformes structurelles du modèle officinal marocain.
Trois mesures principales sont au cœur du débat :
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Ouverture encadrée du capital des pharmacies à des investisseurs non pharmaciens.
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Autorisation du chaînage, permettant la création de réseaux ou chaînes de pharmacies.
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Assouplissement des horaires d’ouverture, pour améliorer la continuité des services.
Selon le Conseil, le modèle actuel — propriété exclusivement réservée aux pharmaciens diplômés, interdiction des chaînes, horaires rigides — serait devenu trop fragmenté et peu adapté aux exigences modernes.
Avec plus de 12 000 officines pour environ 37 millions d’habitants, le secteur présente une forte densité mais aussi des déséquilibres territoriaux. Les pharmaciens indépendants rencontreraient des difficultés d’accès au financement et d’investissement.
L’objectif affiché : injecter du capital, stimuler la concurrence et améliorer l’accessibilité, tout en maintenant des garde-fous stricts.
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Ce que propose précisément le Conseil
Contrairement à certaines perceptions, le Conseil ne prône pas une libéralisation totale.
1. Une ouverture encadrée du capital
Des investisseurs pourraient entrer au capital des officines, avec :
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des plafonds de concentration pour éviter les monopoles,
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l’exclusion d’acteurs à risque de conflits d’intérêts (laboratoires, prescripteurs, grande distribution),
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le maintien du pharmacien diplômé comme responsable de la dispensation et du conseil.
2. La possibilité de chaînes de pharmacies
Des groupes pourraient exploiter plusieurs officines, tout en respectant :
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les règles d’implantation,
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les distances minimales,
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les critères démographiques existants.
3. Des horaires plus flexibles
L’idée est d’améliorer la continuité du service, notamment en milieu urbain, en permettant davantage d’ouvertures tardives ou le week-end.
Le Conseil insiste : il s’agirait d’une modernisation progressive, inspirée de modèles étrangers encadrés.
La réponse des pharmaciens : un refus catégorique
La réaction de la profession a été immédiate et d’une rare virulence.
La Confédération des Syndicats des Pharmaciens du Maroc (CSPM), l’Ordre National des Pharmaciens (CNOP) et les syndicats régionaux ont exprimé un rejet « catégorique et absolu ».
Dans une lettre adressée au Chef du gouvernement le 23 février 2026, le président de la CSPM, Mohamed Lahbabi, écrit : « La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc tient à vous saisir, avec gravité et sens de responsabilité, au sujet des recommandations visant notamment la libéralisation du capital des officines, du chaînage et des horaires. »
Il évoque une « transformation structurelle profonde du modèle officinal marocain » et affirme que « le médicament n’est pas un produit commercial. »
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« La déontologie ne se négocie pas »
Du côté de l’Ordre, le ton est tout aussi ferme.
Hamza Guedira, président du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens, a déclaré : « Nous ne permettrons pas que la pharmacie marocaine soit livrée aux appétits des fonds spéculatifs. Le médicament n’est pas une marchandise, c’est un acte médical. »
Après une réunion avec le Conseil de la concurrence, il a rappelé les « lignes rouges » de la profession : « La déontologie ne se négocie pas. »
Les pharmaciens redoutent notamment :
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la perte d’indépendance professionnelle,
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l’imposition éventuelle de quotas de vente,
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la pression à privilégier certains laboratoires,
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la transformation de l’officine en simple point de vente.
La menace d’une mobilisation nationale
La CSPM a brandi la menace d’une « grève nationale sans précédent », évoquant :
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la fermeture des pharmacies à travers le pays,
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un sit-in devant le ministère de la Santé.
Dans plusieurs communiqués, la profession parle d’« atteinte directe à la santé du citoyen » et dénonce des « lobbies financiers à l’affût du secteur du médicament ».
L’argument central reste le même : le modèle actuel garantit l’indépendance du pharmacien et la sécurité médicamenteuse nationale.
Les soutiens politiques
Plusieurs partis politiques, dont le PJD et d’autres formations parlementaires, ont exprimé leurs réserves face à la réforme.
Le Réseau marocain pour la défense du droit à la santé a également alerté sur les risques pour la souveraineté sanitaire.
La polémique dépasse donc le cadre corporatiste : elle devient un débat national sur la nature même du médicament: produit commercial ou bien de santé publique ?
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Le statu quo actuel
Aujourd’hui :
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seuls les pharmaciens diplômés peuvent posséder et diriger une officine,
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les chaînes sont interdites,
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les horaires sont encadrés,
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l’implantation est régulée.
Ce modèle est présenté par ses défenseurs comme garant d’un maillage territorial dense et d’une indépendance professionnelle forte.
Modernisation ou marchandisation ?
Le cœur du débat tient en une question : l’ouverture du capital signifie-t-elle modernisation ou marchandisation ?
Le Conseil parle de compétitivité, d’innovation et d’accès élargi.
Les pharmaciens parlent d’identité sanitaire, d’éthique et de santé publique.
Deux visions s’affrontent :
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une logique économique visant à rationaliser le secteur,
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une logique déontologique qui refuse toute intrusion du capital non professionnel.
Où en est-on en mars 2026 ?
L’avis du Conseil a été transmis au gouvernement. Toute réforme nécessiterait une modification législative, notamment de la loi 17-04 sur le médicament et la pharmacie.
Pour l’heure, aucune décision définitive n’a été prise.
Mais le climat reste tendu.
La profession apparaît unie, mobilisée et déterminée.
Le gouvernement devra arbitrer entre modernisation économique et préservation du modèle sanitaire.
Le débat est loin d’être clos.
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