Cette phrase de Nick Bostrom, philosophe et penseur du long terme, déplace radicalement notre manière d’envisager la responsabilité. Elle invite à sortir d’une morale centrée sur l’immédiat, le visible, le présent, pour considérer ceux qui ne peuvent ni voter, ni protester, ni faire entendre leur voix : les humains à venir.
En une phrase, Bostrom pose une question dérangeante : à qui devons-nous réellement rendre des comptes ?
Le présent comme angle mort
Nos sociétés fonctionnent largement sur une logique du court terme. Cycles électoraux, impératifs économiques, urgences médiatiques : tout pousse à privilégier l’effet rapide, la solution immédiate, le bénéfice visible. Le futur lointain, lui, reste abstrait, flou, facilement relégué au rang de spéculation.
Bostrom souligne que cette focalisation crée un angle mort moral. En ne pensant qu’au présent, nous traitons l’avenir comme un espace neutre, disponible, presque vide. Or, il sera habité. Par des êtres humains qui subiront les conséquences de décisions prises aujourd’hui, sans avoir eu la possibilité d’y participer.
Ne pas les inclure dans notre réflexion revient à décider pour eux sans les considérer.
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Élargir le cercle moral
L’expression « cercle moral » renvoie à une idée simple mais puissante : au fil de l’histoire, l’humanité a progressivement étendu le champ de ceux qu’elle considère comme dignes de considération morale. Des proches au clan, du clan à la nation, puis à l’ensemble des êtres humains, et parfois aux animaux ou au vivant.
Bostrom propose une extension supplémentaire : inclure les générations futures dans ce cercle. Non pas comme une abstraction sentimentale, mais comme des sujets moraux à part entière, dont les intérêts comptent autant que ceux des vivants.
Cette extension bouleverse nos priorités. Elle oblige à penser au-delà de notre durée de vie, de nos conforts immédiats, de nos horizons personnels.
Une responsabilité sans réciprocité
Ce qui rend cette idée inconfortable, c’est son asymétrie. Les générations futures ne peuvent rien nous offrir en retour. Elles ne peuvent ni récompenser ni sanctionner nos choix. Elles dépendent entièrement de notre capacité à agir sans garantie de reconnaissance.
C’est précisément là que se situe l’exigence morale. Agir pour ceux qui ne peuvent rien promettre, c’est rompre avec une éthique du donnant-donnant. C’est accepter une responsabilité qui ne repose ni sur l’intérêt personnel, ni sur la pression sociale immédiate.
Bostrom suggère que la maturité morale d’une civilisation se mesure aussi à sa capacité à prendre soin de ceux qui ne sont pas encore là.
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Les choix irréversibles
Certains domaines rendent cette réflexion impossible à éviter : le climat, les technologies à fort impact, les risques existentiels. Certaines décisions, une fois prises, ne pourront pas être corrigées. Elles engagent des trajectoires longues, parfois irréversibles.
Dans ce contexte, « prendre le futur au sérieux » n’est pas un luxe philosophique. C’est une nécessité politique. Ignorer les effets à long terme, c’est accepter que le hasard ou l’irresponsabilité décide à notre place.
Bostrom nous rappelle que nous vivons à une époque où le pouvoir d’agir dépasse largement la sagesse collective qui l’encadre.
Une morale de la retenue
Élargir le cercle moral aux générations futures ne signifie pas tout figer ni renoncer à agir. Cela implique une forme de retenue, de prudence active. Se demander non seulement ce que nous pouvons faire, mais ce que nous devrions faire, compte tenu des conséquences possibles sur des vies encore invisibles.
Cette retenue n’est pas une peur paralysante. Elle est une lucidité. Elle invite à préférer des choix réversibles, des trajectoires soutenables, des innovations accompagnées d’une réflexion éthique à la hauteur de leur portée.
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Penser au-delà de soi
La phrase de Bostrom agit comme un déplacement du regard. Elle nous sort d’une morale centrée sur l’individu ou même sur la génération présente. Elle nous invite à penser l’humanité comme une chaîne, où chaque maillon dépend de la solidité du précédent.
Vivre mieux, dans cette perspective, ce n’est pas seulement améliorer le présent. C’est refuser de bâtir son confort sur l’appauvrissement du futur. C’est accepter que notre responsabilité dépasse largement ce que nous verrons de notre vivant.
Prendre le futur au sérieux, ce n’est pas prédire demain.
C’est agir aujourd’hui comme si demain comptait vraiment.
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