Santé Famille

Allaitement maternel au Maroc: «La société ne leur en donne pas les moyens»

Au Maroc, l’allaitement maternel reste largement plébiscité dans les discours, mais plus fragile dans les faits. Entre retour au travail précoce, pression sociale et accompagnement parfois insuffisant, de nombreuses mères hésitent ou renoncent. Biologiste spécialisée en santé maternelle et auteure de Lait de Vie, Hakima Farah décrypte pour MieuxVivre les enjeux scientifiques, culturels et institutionnels de l’allaitement, et plaide pour un soutien plus cohérent, à la hauteur des besoins réels des familles.

Mieux Vivre. Pourquoi le lait maternel reste-t-il, selon vous, biologiquement irremplaçable malgré l’évolution des laits infantiles?

Hakima Farah. Le lait maternel n’est pas qu’un aliment. C’est un fluide biologique vivant, dynamique, capable d’interagir avec l’organisme du nourrisson en temps réel.

Sa singularité réside dans sa réactivité : lorsqu’un bébé est exposé à un pathogène, des mécanismes de rétro-signalisation au niveau du sein semblent participer à une modulation immunitaire. Le lait peut alors s’enrichir en immunoglobulines spécifiques, en cellules immunitaires vivantes, en cytokines et en facteurs de croissance, adaptés à la situation, à cet enfant, à ce moment.

Cette communication biologique est individualisée. À ce jour, aucune formulation industrielle ne peut reproduire cette adaptabilité en temps réel.

Les préparations infantiles sont élaborées à partir des connaissances actuelles sur la composition du lait humain. Dans certaines situations médicales ou personnelles, elles sont indispensables, et leur place est pleinement légitime.

Mais elles restent des formulations nutritionnelles. Le lait maternel, lui, est un système biologique complexe, évolutif et personnalisé.

Ce n’est pas une hiérarchie morale. C’est une réalité physiologique.

Au Maroc, le taux d’allaitement exclusif reste inférieur aux recommandations de l’OMS. Comment expliquez-vous cet écart?

Beaucoup de mères marocaines aimeraient allaiter exclusivement, mais la société ne leur en donne pas les moyens. Cet écart-là, ce n’est pas un manque d’amour maternel. C’est un manque d’infrastructure.

Retour au travail précoce sans espace pour tirer son lait, entourage mal formé qui répète ce qu’on lui a appris — et pendant des décennies, on lui a appris que le lait artificiel était moderne, fiable, scientifique. Le marketing a fait un travail remarquable, peut-être trop.

Les professionnels de santé eux-mêmes n’ont pas toujours reçu de formation suffisante en allaitement. Prescrire un complément est plus rapide qu’accompagner une difficulté transitoire. Ce n’est pas un jugement… C’est un constat qui mérite une réponse systémique.


Lire aussi: Maman, sans mode d’emploi, un livre pour dire la maternité sans filtre


Il y a quelques semaines, une mère m’a contactée en larmes : elle était convaincue que son lait avait « disparu » du jour au lendemain. En creusant un peu, j’ai compris qu’une belle-mère bien intentionnée lui répétait depuis trois jours qu’elle n’avait « visiblement pas assez ».

De nombreuses mères disent ne pas avoir “assez de lait”. S’agit-il d’un phénomène médical fréquent ou d’un manque d’accompagnement?

C’est la phrase que j’entends le plus souvent. Et derrière elle, j’ai appris à chercher ce qu’on ne dit pas.

Il y a quelques semaines, une mère m’a contactée en larmes : elle était convaincue que son lait avait « disparu » du jour au lendemain. En creusant un peu, j’ai compris qu’une belle-mère bien intentionnée lui répétait depuis trois jours qu’elle n’avait « visiblement pas assez ».

Deux jours d’accompagnement ciblé, et la lactation était là — elle ne l’avait jamais perdue.

La vraie hypogalactie est médicalement rare. Ce que vivent la plupart des femmes, c’est une combinaison de doute et de signaux mal interprétés. Un sein qui ne déborde pas n’est pas un sein vide. Une tétée courte peut être parfaitement suffisante. Ces réalités s’apprennent.

Une phrase maladroite dite au troisième jour peut changer toute la trajectoire d’un allaitement. On ne mesure pas assez ce poids-là.

Certaines femmes ont le sentiment que l’environnement médical ou social les encourage rapidement vers le lait infantile, parfois dès la sortie de la maternité. Dans quels cas cette recommandation est-elle réellement justifiée ?

Il faut le dire sans détour : il existe des situations où le lait infantile est non seulement légitime, mais nécessaire. Traitement maternel incompatible, nouveau-né en hypoglycémie sévère, grande prématurité — sa place est réelle et indiscutable dans ces cas.

Le problème, c’est quand la prescription devient un réflexe de confort. « Bébé perd du poids ? » complément. « Maman est fatiguée ? » complément.

Ces situations méritent un accompagnement ciblé, pas un produit de substitution.

Ce que je souhaiterais, c’est que les professionnels aient le temps et les outils pour distinguer les deux. Pas pour idéaliser l’allaitement mais pour ne pas priver une mère d’une expérience qu’elle aurait pu vivre si elle avait été bien soutenue.

Pensez-vous que le marketing des laits infantiles et certains discours commerciaux aient influencé les mentalités au Maroc au fil des générations ?

L’influence est documentée, massive. Le Code international de commercialisation des substituts du lait maternel existe depuis 1981 précisément pour l’encadrer.

Et pourtant, des décennies plus tard, certaines publicités sous-entendent encore que ces laits fortifient l’intelligence et garantissent un sommeil serein — des allégations qui, pour un médicament, ne passeraient jamais un comité scientifique.

Mon expérience en pharmacovigilance m’a appris que la perception du risque est façonnée par qui parle le plus fort. Pendant des générations, les marques avaient les ressources. Les sages-femmes et les associations pas toujours.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux redistribuent la parole. C’est une vraie opportunité — à condition que ce qui circule soit de la qualité, pas seulement de l’enthousiasme.


Lire aussi: Les 7 superpouvoirs du lait maternel (prouvés par la science)


Dans la société marocaine, allaiter en public a longtemps coexisté avec les normes de pudeur. Il ne s’agissait ni d’un acte militant ni d’un geste particulièrement intime au sens contemporain du terme, mais d’une pratique fonctionnelle liée au soin du nourrisson.

Autrefois, il était naturel de voir une femme allaiter en public au Maroc. Aujourd’hui, cette image semble plus rare. Comment expliquez-vous cette évolution culturelle ?

L’évolution du regard sur l’allaitement mérite d’être observée avec nuance.

Dans la société marocaine, allaiter en public a longtemps coexisté avec les normes de pudeur. Il ne s’agissait ni d’un acte militant ni d’un geste particulièrement intime au sens contemporain du terme, mais d’une pratique fonctionnelle liée au soin du nourrisson.

Au fil du temps, plusieurs facteurs ont contribué à modifier cette perception : la médicalisation progressive de la naissance, l’hospitalisation des premiers jours de vie et l’évolution des pratiques périnatales ont progressivement inscrit l’allaitement dans un cadre davantage institutionnalisé. Parallèlement, sa visibilité dans l’espace public s’est réduite.

Or, les travaux en sciences sociales montrent qu’une pratique moins visible devient moins familière culturellement. Lorsqu’un geste n’est plus observé dans l’environnement quotidien, il perd son caractère d’évidence et requiert davantage d’explications, d’accompagnement ou de soutien pour être transmis.

Il ne s’agit pas d’un déclin moral, mais d’un phénomène classique de transformation des normes sociales et des modalités de transmission.

L’allaitement n’a pas changé biologiquement.
C’est son inscription sociale qui a évolué.

Ce n’est pas la pudeur qui a déplacé l’allaitement hors de l’espace public.
C’est la redéfinition progressive de ce que l’on considère comme allant de soi.

Le monde du travail constitue-t-il aujourd’hui l’un des principaux freins à l’allaitement? Le Maroc devrait-il, selon vous, s’inspirer des pays qui proposent des salles d’allaitement dans les entreprises et administrations?

Tirer son lait dans les toilettes d’une entreprise entre deux réunions, c’est le quotidien de milliers de femmes au Maroc.

Le retour au travail est le moment de rupture le plus fréquent dans les parcours que je suis. Pas parce que les femmes le souhaitent, mais parce qu’elles ne trouvent ni le lieu, ni le temps, ni la légitimité pour continuer.

Des pays comme la Suède ont montré que des mesures concrètes (pauses garanties, espaces dédiés, flexibilité horaire) ont un impact mesurable sur les taux d’allaitement.

Le Code du travail marocain prévoit déjà certaines dispositions. Ce qu’il faut maintenant, c’est l’application et la culture qui vont avec.

En quoi la naturopathie peut-elle accompagner concrètement une femme qui souhaite allaiter (fatigue, stress, baisse de lactation, douleurs)?

La naturopathie ne se positionne pas comme une alternative à la médecine.

Elle propose une lecture complémentaire du fonctionnement de l’organisme et, en période d’allaitement, cette approche peut être pertinente parce qu’elle s’intéresse au terrain physiologique global, et pas uniquement au symptôme.

Elle s’appuie classiquement sur plusieurs leviers fondamentaux : l’alimentation, l’hydratation, l’activité physique adaptée, le sommeil, la fonction digestive, la respiration et l’équilibre psycho-émotionnel.

Durant l’allaitement, ces paramètres influencent l’état général maternel, lequel influence à son tour les conditions physiologiques de la lactation.

Une mère en déficit nutritionnel, en dette de sommeil prolongée ou en stress chronique peut maintenir une lactation fonctionnelle. Toutefois, l’équilibre à long terme dépend aussi de la capacité de son organisme à récupérer et à s’adapter.

L’intérêt de l’approche naturopathique consiste à identifier le pilier fragilisé et à agir de manière ciblée et proportionnée.

Il peut s’agir d’une carence martiale ou magnésienne objectivée, d’un épuisement lié au sommeil fragmenté, ou d’un état de tension chronique perceptible dans la respiration et la posture.

Le corps envoie des signaux. L’enjeu est de les interpréter avec discernement.

Concernant les plantes médicinales, certaines disposent de données suggérant un effet galactogène, tandis que d’autres sont contre-indiquées en période d’allaitement. Dans ce domaine, la prudence pharmacologique et la vérification des données disponibles sont indispensables. La rigueur n’est pas optionnelle : elle conditionne la sécurité maternelle et infantile.


Lire aussi: Burn-out parental: signes, causes et solutions concrètes pour s’en sortir


J’ai vu des lactations repartir simplement après avoir retiré une source de stress : un environnement critique, un lieu inadapté, une culpabilité semée sans le savoir.

La dimension émotionnelle (pression sociale, fatigue mentale, manque de soutien) peut-elle réellement impacter la lactation ?

Absolument ! Et ce n’est pas de la sensiblerie. C’est de la biologie.

L’ocytocine, l’hormone qui déclenche le réflexe d’éjection du lait, est extraordinairement sensible au contexte émotionnel. Une mère sous pression peut voir ce réflexe inhibé : son lait est là, ses glandes produisent, mais il ne coule pas librement. Elle conclut qu’elle n’a pas assez de lait alors qu’elle n’a pas assez de sécurité.

J’ai vu des lactations repartir simplement après avoir retiré une source de stress : un environnement critique, un lieu inadapté, une culpabilité semée sans le savoir.

Ce n’est pas de la magie : c’est de la physiologie. Et c’est pourquoi l’accompagnement ne se limite jamais aux plantes ou à la nutrition : la confiance en soi est, physiologiquement parlant, galactogène.

Si vous deviez adresser un message aux jeunes mères marocaines hésitantes, quel serait-il?

Je leur dirais d’abord : vos hésitations sont normales. Elles ne disent rien de votre valeur comme mère.

L’allaitement n’est pas un test moral. C’est une pratique qui s’apprend, dans un corps qui s’adapte, dans une vie qui a ses contraintes réelles.

Si vous en avez envie et que vous doutez, sachez que cette fonction existe en vous depuis bien plus longtemps que le doute qu’on vous a mis dans la tête.

Aux mères musulmanes en particulier : le Coran mentionne l’allaitement avec une précision et une bienveillance remarquables. Deux ans. Avec soutien. Avec consentement. Bien avant que la science en comprenne les mécanismes, ce texte en reconnaissait la valeur.

Cherchez un accompagnement digne de votre choix. Pas des injonctions. Des informations justes et quelqu’un qui vous croit capables. Parce que vous l’êtes.

À propos de Hakima Farah

Biologiste de formation, Hakima Farah est spécialisée en accompagnement de l’allaitement et en santé maternelle. Auteure de Lait de Vie, elle intervient auprès des maternités, des PMI et des structures périnatales pour renforcer la cohérence du discours des équipes face aux enjeux contemporains de l’allaitement.

Son approche repose sur une articulation rigoureuse entre données scientifiques, pédagogie et accompagnement global du terrain physiologique et émotionnel des mères. Elle propose notamment des ateliers immersifs destinés aux professionnels de santé afin d’améliorer la qualité du soutien apporté aux familles.

Lait de Vie (French Edition): Farah, Hakima: 9791097795504: Amazon.com: Books

Vous méritez mieux que des conseils TikTok

Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.

R.M.

About Author

Vous aimerez peut-être aussi

Dans un monde en perpétuel mouvement, mieuxvivre.ma est un média fiable et engagé qui décrypte l’actualité santé et société pour vous aider à mieux comprendre, mieux choisir et mieux vivre.

Études récentes, conseils d’experts et éclairages utiles pour cultiver un équilibre durable au quotidien.