Une enquête scientifique menée auprès d’oncologues marocains met en lumière une réalité encore peu discutée: la question de la fertilité des patients atteints de cancer reste insuffisamment intégrée dans la pratique médicale, malgré une prise de conscience croissante.
Longtemps, dans la lutte contre le cancer, une seule priorité dominait : sauver la vie du patient. Aujourd’hui, grâce aux progrès spectaculaires de la médecine, cette bataille est de plus en plus souvent gagnée. Mais une autre question s’impose désormais avec force, notamment chez les patients jeunes : celle de la vie après la maladie.
Pour beaucoup d’entre eux, l’un des enjeux majeurs concerne la possibilité d’avoir un enfant. Or certains traitements anticancéreux, comme la chimiothérapie ou la radiothérapie, peuvent altérer durablement la fertilité. Dans de nombreux pays, la médecine s’est adaptée à cette réalité en développant ce que l’on appelle l’« oncofertilité », un domaine qui vise à préserver les capacités reproductives avant le début des traitements.
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Au Maroc, cette dimension de la prise en charge reste encore peu explorée. Une étude nationale publiée en mars 2026 dans la revue scientifique internationale Cureus, menée par les chercheurs marocains Khadija Darif, Ayoub Mars, Mounia Amzerin et Fatima Zahrae Elmrabet, apporte pour la première fois un éclairage précis sur la manière dont les oncologues du pays abordent cette question.
Une réalité marocaine: des patients atteints de cancer souvent plus jeunes
L’étude rappelle d’abord une particularité démographique importante : au Maroc, comme dans plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, les patients atteints de cancer sont souvent plus jeunes que dans les pays occidentaux.
Cette réalité modifie profondément les enjeux médicaux.
Lorsqu’un patient reçoit un diagnostic de cancer à 25, 30 ou 35 ans, la question de la fertilité n’est pas théorique : elle peut déterminer la possibilité de fonder une famille après la guérison. Avec l’amélioration constante des traitements et l’augmentation des taux de survie, la qualité de vie après la maladie devient donc un sujet central.
C’est précisément pour comprendre comment cette question est abordée dans les services d’oncologie marocains que les chercheurs ont lancé une enquête nationale auprès des médecins spécialistes du cancer.
Une première photographie nationale des pratiques médicales
L’étude repose sur un questionnaire adressé à 70 oncologues et radiothérapeutes exerçant au Maroc, majoritairement dans le secteur public et dans les centres universitaires d’oncologie.
Le profil des participants reflète une autre caractéristique du paysage médical marocain : une profession relativement jeune. L’âge médian des médecins interrogés est de 30 ans et près des trois quarts exercent depuis moins de cinq ans.
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Tous les médecins interrogés déclarent connaître le principe de la préservation de la fertilité chez les patients atteints de cancer. Sur le plan théorique, la sensibilisation est donc très forte.
Mais lorsque l’on examine les pratiques concrètes, l’image devient plus nuancée.
Un sujet connu… mais encore rarement abordé avec les patients
L’un des résultats les plus marquants de l’étude concerne la discussion de la fertilité avec les patients.
Seuls 38 % des oncologues interrogés déclarent aborder systématiquement cette question avec leurs patients jeunes avant de commencer un traitement potentiellement toxique pour les organes reproducteurs.
À l’inverse, près de quatre médecins sur dix disent en parler rarement, et certains ne le font jamais.
Ce décalage entre la connaissance du problème et son intégration dans la pratique clinique est bien connu dans la littérature scientifique internationale. Mais l’étude marocaine montre qu’il reste particulièrement prononcé dans le contexte national.
Des techniques médicales pourtant bien établies
Aujourd’hui, plusieurs techniques permettent de préserver les chances de fertilité avant le traitement d’un cancer.
Chez les hommes, la solution la plus simple consiste à congeler des spermatozoïdes avant le début de la chimiothérapie.
Chez les femmes, les options sont plus complexes mais existent également : congélation d’ovocytes, congélation d’embryons ou encore cryoconservation de tissu ovarien.
Dans l’étude, la plupart des médecins connaissent ces méthodes, mais leur niveau de familiarité varie. Si la congélation de spermatozoïdes est connue de tous, certaines techniques plus récentes, comme la préservation du tissu ovarien, restent encore moins diffusées.
Les obstacles propres au contexte marocain
Pourquoi la préservation de la fertilité reste-t-elle encore peu intégrée dans la prise en charge du cancer au Maroc?
L’étude met en évidence plusieurs obstacles qui reflètent les réalités du système de santé.
Le premier concerne le manque de structures spécialisées. Tous les médecins ne savent pas vers quels centres orienter leurs patients, et l’offre de prise en charge reste limitée.
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Le second obstacle est financier. Les procédures de cryoconservation peuvent représenter un coût important pour les patients, dans un contexte où ces techniques ne sont pas systématiquement prises en charge.
Enfin, l’urgence du traitement du cancer peut aussi limiter les discussions autour de la fertilité. Lorsqu’un diagnostic impose de commencer rapidement une chimiothérapie, le temps nécessaire à l’organisation d’une procédure de préservation peut manquer.
Ces contraintes expliquent que moins d’un médecin sur deux ait déjà orienté un patient vers un centre de préservation de la fertilité.
Un cadre juridique encore flou
L’étude souligne également un autre point sensible : l’incertitude entourant le cadre légal.
Plus de la moitié des médecins interrogés déclarent ne pas savoir si la législation marocaine encadre correctement la préservation de la fertilité, et une large proportion estime que ce cadre reste insuffisant.
Cette absence de repères juridiques clairs peut contribuer à la prudence des praticiens lorsqu’il s’agit d’aborder ces questions avec leurs patients.
Une volonté claire de faire évoluer les pratiques
Malgré ces limites, les résultats de l’étude révèlent un signal très positif : les oncologues marocains souhaitent largement voir évoluer la situation.
La quasi-totalité des participants se disent favorables à :
-
des formations spécifiques sur la préservation de la fertilité
-
la mise en place de protocoles standardisés dans les services d’oncologie
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le développement de collaborations avec les centres de médecine reproductive.
Cette volonté d’évolution suggère que le terrain est déjà prêt pour une transformation des pratiques.
Vers une médecine du cancer plus attentive aux projets de vie
Pour les chercheurs, les résultats de cette enquête plaident clairement en faveur d’une stratégie nationale d’oncofertilité au Maroc.
L’intégration de la préservation de la fertilité dans la prise en charge du cancer ne relève plus seulement d’une question médicale. Elle touche aussi à la qualité de vie, à l’identité et aux projets d’avenir des patients.
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Dans un pays où de nombreux patients sont diagnostiqués à un âge jeune, permettre à une personne guérie d’avoir un enfant peut représenter bien plus qu’une option thérapeutique : c’est parfois une étape essentielle de la reconstruction après la maladie.
La lutte contre le cancer ne consiste plus seulement à prolonger la vie. Elle consiste aussi, de plus en plus, à préserver ce qui donne sens à cette vie.
Sources
Darif K., Mars A., Amzerin M., Elmrabet F.Z., et al. Fertility Preservation in Patients With Cancer: Insights From a National Survey of Moroccan Oncologists. Cureus. 2026.
https://doi.org/10.7759/cureus.104910
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