Plus de dix ans après la relance du débat sur l’avortement, la réforme de l’IVG est toujours bloquée au Parlement. Entre tabous persistants, blocages politiques et drames sanitaires quotidiens, le professeur Chafik Chraïbi, figure de ce combat, tire la sonnette d’alarme.
Tout a commencé par un reportage. En 2015, le professeur Chafik Chraïbi, alors chef du département de gynécologie obstétrique au CHU de Rabat, ouvre les portes de son service à une équipe de France 2. Les images diffusées dans Envoyé Spécial montrent ce que peu de gens voulaient voir: des familles venues en urgence parce qu’une fille mineure est tombée enceinte, des femmes victimes de viol ou d’inceste, des couples dévastés par le diagnostic d’une malformation fœtale, et parfois, le lendemain d’un accouchement, un lit vide, la mère disparue dans la nuit, l’enfant abandonné.
La réaction ne se fait pas attendre. Abdelilah Benkirane, alors chef du gouvernement, demande au ministre de la Santé de démettre le professeur Chraïbi de ses fonctions. Mais le pays ne suit pas. En quelques jours, une page Facebook intitulée Soutien au professeur Chafik Chraïbi rassemble vingt-sept mille signatures. Le tabou vient de se fissurer.
«Ça a fait beaucoup de bruit», se souvient le gynécologue. «Et ça a ouvert un véritable débat au Maroc».
Une commission royale, des espoirs, et un blocage
Face à la mobilisation, le Roi Mohammed VI mandate une commission réunissant le ministre des Habous et des Affaires islamiques, le ministre de la Justice et le président du Conseil national des droits de l’homme. Leur mission: consulter largement — société civile, oulémas, experts — et rendre leurs conclusions.
Un mois plus tard, la commission recommande d’autoriser l’avortement dans quatre situations: viol, inceste, grossesse d’une mineure ou d’une femme atteinte d’un handicap mental, et malformation fœtale grave. Un projet de loi est élaboré, adopté en Conseil de gouvernement en 2016.
Puis plus rien.
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«Il a été intégré à la réforme globale du Code pénal», explique le professeur Chraïbi. «Et finalement, à cause de désaccords sur d’autres articles, ils ont appliqué la loi du tout ou rien. Ils ne se sont pas mis d’accord, et tout est resté bloqué».
Près d’une décennie plus tard, le texte n’a toujours pas été voté. Même dans sa forme la plus minimaliste.
Entre 600 et 800 avortements clandestins par jour
Pendant que le débat politique s’enlise, la réalité, elle, ne s’arrête pas. Une étude menée en 2012 par l’AMLAC, l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin que préside le professeur Chraïbi, estimait entre 600 et 800 le nombre d’IVG clandestines pratiquées chaque jour au Maroc. Un chiffre difficile à vérifier avec précision, mais que les professionnels de santé jugent crédible.
«Ce phénomène n’est pas particulier au Maroc», nuance le médecin. «Il existe dans tous les pays où l’avortement est interdit. Parce que la sexualité est taboue, qu’il n’y a pas d’éducation sexuelle, et que des femmes tombent malencontreusement enceintes».
Ce que les statistiques ne disent pas, en revanche, c’est la transformation silencieuse du phénomène ces dernières années. Depuis 2018, plusieurs médecins, sages-femmes et infirmières ont été arrêtés et poursuivis pour pratique illégale de l’avortement. Résultat: les interventions chirurgicales clandestines ont reculé. Mais les IVG, elles, n’ont pas diminué.
«Ce qui a diminué, ce sont les avortements chirurgicaux chez les médecins», précise le professeur Chraïbi. «Les femmes se tournent désormais vers l’avortement médicamenteux».
Cytotec, Artotec (des comprimés de misoprostol initialement destinés au traitement des ulcères gastriques) circulent désormais sur les marchés parallèles, via des fuites depuis les hôpitaux publics ou des commandes passées sur Internet. Leur provenance est souvent inconnue, leur dosage incertain. «C’est extrêmement dangereux», insiste le médecin. «On ne sait pas l’origine de ces comprimés».
«Ce qui est haram, c’est de laisser mourir des femmes»
Quarante ans de pratique hospitalière dans un centre public. Le professeur Chraïbi a tout vu. Les hémorragies massives. Les délabrements génitaux causés par l’introduction d’instruments dans l’utérus. Les infections graves, les septicémies, les intoxications à des substances présentées comme abortives entraînant insuffisances rénales, respiratoires, complications neurologiques. Et parfois, la mort.
«Vous savez que treize pour cent de la mortalité maternelle est due à l’avortement clandestin», tonne-t-il. « C’est un véritable problème de santé publique».
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Face aux opposants qui invoquent la religion, le gynécologue répond avec la même langue. «Il n’y a rien dans le Coran qui interdise explicitement l’avortement. Ce qui est haram, ce n’est pas d’interrompre une grossesse avec un embryon qui fait un ou deux centimètres. Ce qui est haram, c’est de laisser mourir des femmes par des avortements clandestins mal faits. Ce qui est haram, c’est une femme qui accouche, abandonne son enfant dans la rue, et disparaît».
Il cite même l’article 453 du Code pénal actuel, souvent ignoré dans le débat: l’avortement y est déjà autorisé lorsque la vie ou la santé de la femme est menacée. Et la santé, selon la définition de l’OMS, englobe les dimensions physique, psychologique et sociale. «Si la santé de la femme est menacée dans l’une de ces trois composantes, on est en droit de pratiquer un avortement dans les règles de l’art».
Un Maroc en retrait dans le monde arabo-musulman
La comparaison internationale est édifiante. La Tunisie a légalisé l’IVG dès 1972. La Turquie, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Bahreïn ont introduit des exceptions. Le Bénin, le Cap-Vert, le Zimbabwe, et même le Sénégal ont avancé sur la question. Selon le professeur Chraïbi, 95 % des pays occidentaux autorisent l’avortement. Aux États-Unis, quarante États sur cinquante le permettent pleinement, malgré les reculs récents.
«Beaucoup de pays arabo-musulmans et africains ont avancé sur cette question», observe-t-il. Le Maroc, lui, reste figé.
Un sondage récent cité par le médecin indique que plus de 60 % des Marocains restent opposés à l’avortement. Une résistance que le professeur Chraïbi attribue à une incompréhension profonde du sujet. «Ces personnes ne pensent que haram. Mais ils ne connaissent pas le fond du problème».

Au-delà de la réforme législative, le professeur Chraïbi insiste sur la prévention. Le Maroc dispose d’un réseau de planification familiale relativement développé — pilule, stérilet, implants, préservatifs disponibles dans les centres de santé. Mais un outil reste largement méconnu: la contraception d’urgence.
«C’est une pilule — l’ellaOne — qui peut être prise dans les cinq jours suivant un rapport sexuel non protégé», explique-t-il. « Elle n’est pas abortive. Elle empêche simplement l’ovulation». Disponible en pharmacie, elle pourrait éviter un grand nombre de grossesses non désirées. Encore faudrait-il que les femmes sachent qu’elle existe.
«Chaque jour, il y a des victimes»
À l’approche des élections législatives prévues en 2026, peu d’observateurs anticipent une avancée. La question de l’IVG reste politiquement explosive, dans un contexte où les partis évitent soigneusement les sujets clivants.
Le professeur Chraïbi ne cache pas sa déception. «Nous pensions qu’avec l’arrivée de ce gouvernement, plus libéral que son prédécesseur, on allait avancer. Malheureusement, toutes les promesses qui nous ont été faites étaient vaines».
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Son message aux décideurs est simple, direct, et répété depuis des années: «Allez-y, agissez. C’est une urgence. Chaque jour, il y a des victimes. Des femmes qui tombent à cause d’avortements clandestins. Des bébés abandonnés dans la rue».
Au Maroc, pendant ce temps, des femmes continuent de chercher des solutions dans l’ombre. Et chaque jour, certaines ne survivent pas à cette recherche.
Le Maroc dispose déjà d’un cadre légal partiel. L’article 453 du Code pénal autorise l’avortement lorsque la vie ou la santé de la mère est menacée. Les articles 449 à 458 criminalisent toutes les autres situations.
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