Longtemps considérés comme des troubles rares ou propres aux pays occidentaux, les troubles du comportement alimentaire restent encore largement méconnus et sous-estimés au Maroc. Anorexie, boulimie ou obsession du corps touchent pourtant adolescents comme adultes, souvent dans le silence et l’incompréhension. Ancienne patiente devenue experte en santé mentale spécialisée dans les questions liées à l’image corporelle et aux troubles du comportement alimentaire, Bahia El Oddi* revient sur son parcours et alerte sur une maladie encore trop peu reconnue dans le pays.
MieuxVivre. Votre parcours personnel est marqué par une anorexie sévère. À quel moment avez-vous compris que votre relation au corps et à l’alimentation était devenue une maladie ?
Bahia El Oddi. J’ai commencé très jeune, malheureusement, vers l’âge de dix ans. À l’époque, au Maroc — je suis née en 1990 — ces troubles étaient très mal compris. On parlait parfois de « jnoun » ou d’influences du diable, on me disait même d’aller consulter des cheikhs. Les médecins et les pédiatres n’avaient pas vraiment de repères pour identifier ces maladies.
Mon état s’est progressivement aggravé. Ma mère, espagnole, a pu contacter un psychiatre en Espagne. J’ai dû partir d’urgence pour être hospitalisée. C’est vraiment ce qui m’a sauvé la vie. À l’époque, au Maroc, il n’y avait quasiment aucune structure ou prise en charge adaptée.
Avec le recul, quelles sont selon vous les principales pressions (familiales, sociales ou culturelles) qui peuvent conduire une jeune femme à développer un trouble du comportement alimentaire ?
Les troubles du comportement alimentaire sont des maladies complexes qui résultent d’une combinaison de différents facteurs. Il existe tout d’abord des facteurs psychologiques : dans mon cas, j’avais une faible estime de moi-même, je manquais de confiance, et j’étais très perfectionniste. Avec la puberté, mon corps a commencé à changer, j’étais mal dans ma peau. Mon besoin de contrôle et mes difficultés à gérer mes émotions m’ont poussé à utiliser l’alimentation comme moyen pour gérer mon mal-être.
Les facteurs socioculturels ont aussi joué un rôle important. Il existait déjà à l’époque une grande pression autour de l’apparence physique, les magazines et les réseaux sociaux diffusaient des modèles de femmes extrêmement minces qui ne me ressemblaient en rien (c’était l’apogée de Kate Moss !). Puis on jouait tous avec les fameuses Barbie au corps irréaliste. Ces références de beauté ont renforcé dans mon esprit que pour plaire il fallait à tout prix être mince.
Pour d’autres personnes, il existe aussi des facteurs biologiques et génétiques. Certaines personnes peuvent en effet être plus vulnérables aux TCA en raison d’une prédisposition familiale ou de différences dans le fonctionnement du cerveau, notamment dans les systèmes liés à l’humeur, à l’appétit ou à la sensation de récompense.
Et puis finalement on peut aussi mentionner les facteurs familiaux. Par exemple, un environnement familial très exigeant ou fortement centré sur le poids et l’apparence peut accentuer la pression ressentie par une personne et influencer son rapport à la nourriture et à son corps.
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On parle souvent du «diktat de la minceur». Comment ce phénomène s’exprime-t-il aujourd’hui, notamment à l’ère d’Instagram, TikTok et des filtres numériques?
Les réseaux sociaux rendent les choses beaucoup plus dangereuses. Les algorithmes créent des boucles très puissantes. Il suffit de rester quelques secondes sur l’image d’un corps considéré comme « idéal » pour que la plateforme vous propose par la suite une succession d’images similaires. À cela s’ajoutent les filtres numériques et les retouches, qui donnent l’impression que ces corps sont la norme alors qu’ils sont souvent modifiés ou irréalistes.
On se retrouve alors exposé en permanence à des corps aux formes irréels auxquels on ne cesse de se comparer, ce qui peut devenir très malsain et obsessionnel. Cette répétition constante peut alimenter des complexes et renforcer des comportements problématiques.
Une enquête récente menée auprès des élèves du Lycée Descartes de Rabat indique qu’environ 24 % des lycéens estiment être concernés par un TCA, et parmi eux, 85% sont des filles.
Avez-vous le sentiment que les troubles alimentaires progressent au Maroc, notamment chez les adolescentes et les jeunes femmes?
Le phénomène est encore mal mesuré et probablement sous-diagnostiqué, mais plusieurs études suggèrent que les TCA deviennent une réalité de plus en plus visible au Maroc, notamment chez les adolescentes et les jeunes femmes. Une étude menée auprès d’étudiants en médecine a montré qu’environ 33 % d’entre eux présentaient des signes de TCA, avec une proportion plus élevée chez les femmes (38 %) que chez les hommes (24 %).
Chez les adolescents, les résultats sont similaires. Une enquête récente menée auprès des élèves du Lycée Descartes de Rabat indique qu’environ 24 % des lycéens estiment être concernés par un TCA, et parmi eux, 85% sont des filles. Ces chiffres soulignent l’émergence progressive des troubles du comportement alimentaire au Maroc, avec une prévalence particulièrement marquée chez les adolescentes et les jeunes femmes.
Pourquoi ces maladies restent-elles encore si taboues dans beaucoup de familles?
Il y a d’abord une dimension culturelle. Pendant longtemps, on a considéré que les troubles alimentaires étaient des «maladies occidentales». Dans l’imaginaire collectif marocain, une femme belle a souvent été associée à des formes et à une certaine générosité dans l’alimentation.
Il existe aussi un tabou plus large autour de la santé mentale, en particulier en relation avec les TCA. Les troubles du comportement alimentaire restent en effet très stigmatisés et associés au stéréotype de la jeune fille “capricieuse” qui veut juste perdre quelques kilos… mais c’est un mythe. En réalité, ces troubles ne sont ni un choix ni un caprice : ce sont souvent des mécanismes inconscients que la personne utilise pour gérer des difficultés d’estime de soi ou des émotions difficiles. Il est important de rappeler qu’ils peuvent toucher n’importe qui, quel que soit l’âge, le sexe, le statut socio-économique ou le milieu culturel.
Comme les gens parlent peu de ces problèmes, les professionnels n’ont pas toujours identifié un besoin de formation spécifique. C’est un cercle qui entretient la méconnaissance.
La plupart des personnes pense que les TCA ne touchent que les jeunes filles d’entre 13 et 18 ans. Or on observe également ces troubles chez les hommes et les femmes adultes, y compris dans des milieux professionnels très exigeants.
Dans votre pratique comme experte en santé mentale, quels sont les signaux d’alerte que les parents devraient apprendre à reconnaître?
Un premier signal est un changement soudain dans le comportement alimentaire : arrêter de manger ou restreindre fortement son alimentation sans raison médicale par exemple.
Il peut aussi y avoir une perte de poids rapide, ou une obsession pour l’exercice physique, avec des entraînements excessifs. Dans certains cas, les personnes vont systématiquement aux toilettes après les repas pour vomir la nourriture ingérée. Dans les cas de boulimie ou d’hyperphagie boulimique, on observe une consommation compulsive d’une quantité anormalement élevée de nourriture en un court laps de temps.
Enfin, l’obsession pour l’image corporelle est un signe fréquent : se sentir constamment « trop gros(se) » sans raison objective, chercher à cacher son corps ou des propos récurrents sur l’apparence physique sont des comportements qui peuvent indiquer l’apparition d’un trouble chez l’enfant.
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Vous avez étudié à Harvard et publié dans Harvard Business Publishing. Qu’apporte aujourd’hui la recherche internationale sur ces questions?
La recherche internationale permet d’améliorer les méthodologies et les traitements. Elle offre la possibilité d’analyser les TCA dans toute leur complexité et de découvrir de nouvelles approches qui permettent un soin plus personnalisé et adapté à chaque individu en fonction de son contexte particulier. Ce qui marche en France n’est pas forcément ce qui va marcher au Maroc. On ne peut pas se permettre du simple « copier-coller » dans le domaine de la santé mentale.
Par exemple, la plupart des personnes pense que les TCA ne touchent que les jeunes filles d’entre 13 et 18 ans. Or on observe également ces troubles chez les hommes et les femmes adultes, y compris dans des milieux professionnels très exigeants. J’ai par exemple participé à des conférences à Harvard avec des femmes dirigeantes qui en souffraient.
Il y a aujourd’hui plus de moyens pour la recherche et une meilleure compréhension des environnements dans lesquels ces troubles peuvent apparaître.
Dans votre portrait publié par Harvard, vous évoquez votre enfance à Casablanca et un ami, Mehdi, resté dans la rue pendant que vous alliez à l’école. En quoi cette expérience a-t-elle façonné votre engagement?
J’ai grandi avec un sentiment très fort de privilège. Très jeune, j’ai pris conscience d’avoir des opportunités que d’autres enfants n’avaient pas.
Quand on est enfant, on se pose beaucoup de questions : pourquoi moi je vais à l’école et pas lui ? Pourquoi j’ai des chaussures ou un goûter et pas les autres ?
Cela crée une forme de sensibilité, parfois même de culpabilité. Aujourd’hui, j’essaie de transformer ce sentiment en engagement, en contribuant à ma manière à des causes qui me tiennent à cœur.
Vous avez créé la plateforme «Soutien et Aide aux Troubles du Comportement Alimentaire». Quel est son objectif?
L’objectif est d’abord de créer une prise de conscience, en particulier auprès du public marocain.
Il s’agit de clarifier les confusions, de briser les stéréotypes et surtout de rompre le silence autour de ces troubles. Sur la plateforme, je partage des ressources, des informations et des outils d’auto-évaluation pour aider les personnes concernées ou leurs proches à mieux comprendre ce qui se passe et à chercher de l’aide.
Nous ne pouvons plus permettre qu’une personne souffre en silence, dans la honte et la peur d’être stigmatisée alors même qu’elle expérimente une profonde douleur psychique et adopte des comportements qui peuvent compromettre sa propre santé et vie.
Si vous deviez adresser un message à une jeune fille qui souffre aujourd’hui en silence de son rapport au corps ou à l’alimentation?
Je lui dirais qu’elle n’est pas seule. Il faut partager ce que l’on traverse et briser le silence. Parler est déjà une première étape qui peut soulager énormément.
Il existe de l’aide, et simplement le fait de s’exprimer peut déjà faire beaucoup de bien.
En effet, briser le silence de la « hchouma », casser nos peurs, nos croyances, commence par partager notre propre parole, à parler en première personne. En cachant nos véritables identités, nous jouons sur la stigmatisation et associons malgré nous, santé mentale et honte.
Personne n’a à se cacher, ni à souffrir seul.
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