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« Maman, est-ce que je suis grosse ? » Quand la pression esthétique commence dès l’enfance

pression esthétique

À quel moment une enfant commence-t-elle à douter de son corps ? De plus en plus tôt, les standards de beauté imposés par les réseaux sociaux, l’école ou même certaines remarques du quotidien façonnent le regard que les jeunes filles portent sur elles-mêmes. Bahia El Oddi* analyse les mécanismes silencieux de cette pression esthétique précoce et donne des pistes concrètes aux parents pour aider leurs enfants à construire une image corporelle plus saine.

« Maman, est-ce que je suis grosse ? » Quand une enfant de 8 ou 9 ans pose cette question, ce n’est jamais anodin. Derrière ces mots se cache déjà une pression silencieuse : celle des réseaux sociaux, des remarques à l’école, des influenceuses, des standards de beauté omniprésents et parfois même les conversations des adultes.

Au Maroc, comme ailleurs, la pression esthétique ne commence plus à l’adolescence. Elle s’installe de plus en plus tôt, souvent de manière silencieuse, dans le quotidien des enfants, en particulier celui des jeunes filles. Une photo filtrée sur TikTok, une influenceuse adulée sur Instagram, une remarque sur le poids pendant un repas de famille, une comparaison dans la cour de récréation : ces expériences répétées construisent progressivement une idée de ce qu’il « faut » être pour être acceptée, admirée ou aimée.

Malheureusement, nous sous-estimons encore trop souvent l’impact psychologique de ces normes corporelles précoces.

Des normes de beauté apprises dès l’enfance

Aucun enfant ne naît en détestant son corps. Le rapport au physique se construit à travers l’environnement familial, social et médiatique.

Aujourd’hui, les enfants grandissent dans un univers saturé d’images parfaites. Les réseaux sociaux diffusent en continu des visages lisses, des silhouettes minces et des corps irréels. Même lorsqu’elles savent que les photos sont retouchées, filles et adolescentes finissent souvent par considérer ces images comme la norme.

Cette pression prend parfois des formes très banalisées. Les commentaires sur le physique restent fréquents : on félicite une perte de poids, on critique une prise de poids, on compare les filles entre elles, parfois sans mesurer l’impact émotionnel de ces paroles.

Pour une enfant, entendre régulièrement « attention à ton poids » ou « il faut être mince pour être belle» peut suffire à créer un sentiment d’insécurité corporelle durable.


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L’école et les ami(e)s: une pression souvent invisible

Les parents pensent souvent que la pression esthétique vient uniquement des médias, en particulier des réseaux sociaux. Pourtant, l’école joue un rôle majeur.

Dès le primaire, certaines filles commencent à se comparer : qui est la plus jolie, la plus mince, la plus populaire. Les remarques sur l’apparence deviennent parfois un moyen d’obtenir une forme de validation sociale. Mais elles peuvent aussi devenir une source de souffrance psychologique pour certaines jeunes filles, avec des conséquences durables sur l’estime de soi et l’image corporelle. Selon des données d’UNICEF et du Dove Self‑Esteem Project, 81 % des filles de 10 ans disent avoir peur de grossir et seulement 11 % des filles dans le monde se décrivent comme « belles » [1].

Les réseaux sociaux: une comparaison permanente

TikTok, Instagram et Snapchat ont profondément changé la manière dont les enfants perçoivent leur corps. Contrairement aux générations précédentes, ils ne sont plus exposés aux standards de beauté uniquement par les magazines ou la télévision : ils y sont désormais confrontés en permanence.

Le danger vient aussi des influenceuses dites « proches », qui donnent l’illusion d’une beauté naturelle et accessible. Pourtant, derrière ces images se cachent souvent filtres, retouches ou interventions esthétiques non assumées.

Lorsqu’une enfant passe plusieurs heures par jour à regarder ce type de contenu, elle finit parfois par considérer son propre corps comme insuffisant.

En effet, plusieurs recherches scientifiques établissent aujourd’hui un lien clair entre usage intensif des réseaux sociaux et détérioration de l’image corporelle chez les adolescents. Les chiffres sont alarmants : selon la Mental Health Foundation, 40 % des jeunes déclarent que les images vues sur les réseaux sociaux les font se sentir mal par rapport à leur corps. Chez les filles, ce chiffre atteint 54 % [2].

Que pouvez-vous faire en tant que parents ?

  1. Détecter les premiers signes d’alerte

Un repérage précoce de cette pression esthétique peut faire toute la différence. Certains comportements méritent une attention particulière :

  • Votre enfant critique fréquemment son apparence ;
  • Elle a très peur de grossir.
  • Elle parle sans cesse de poids ou de régimes.
  • Elle se compare continuellement aux autres filles.
  • Son humeur dépend fortement des commentaires reçus sur son apparence.

Ces comportements ne sont pas de simples « phases » et peuvent annoncer une véritable souffrance psychologique.


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  1. Aider son enfant à surmonter cette pression

Il ne s’agit pas d’interdire complètement les réseaux sociaux ni de nier l’importance de l’apparence dans la société. L’objectif est plutôt d’aider les enfants à développer un regard critique et une estime d’elles-mêmes qui ne dépend pas uniquement du physique.

Quelques attitudes peuvent faire une réelle différence :

Valoriser autre chose que l’apparence

Une enfant qui n’est complimentée que sur sa beauté finit souvent par croire que sa valeur dépend de son physique. Il est essentiel de valoriser aussi son intelligence, sa créativité, ses efforts et sa personnalité.

Faire attention au discours à la maison

Il est important d’observer la manière dont les adultes parlent du corps à la maison. Les enfants absorbent énormément de choses à travers les discussions quotidiennes. Une mère qui critique constamment son propre corps ou parle de régime en permanence transmet involontairement l’idée que l’apparence détermine la valeur personnelle.

Déconstruire les images parfaites

Parler ouvertement des filtres, des retouches et des stratégies utilisées sur les réseaux sociaux permet aux jeunes filles de comprendre que ces images ne reflètent pas la réalité.

Encourager une relation saine au corps

Le sport ou une alimentation équilibrée, par exemple, doivent être présentés comme des sources de bien-être et non pas comme des moyens de « corriger » son apparence.

Maintenir le dialogue

Les enfants parlent rarement spontanément de leur mal‑être corporel. Les parents doivent créer des espaces de discussion où elles peuvent exprimer leurs émotions sans peur du jugement.

Une responsabilité collective

La pression esthétique sur les jeunes filles ne relève pas uniquement de la responsabilité des familles. Les écoles, les médias, les marques, les créateurs de contenu et la société dans son ensemble participent à la construction des normes corporelles.

Il devient aujourd’hui urgent d’ouvrir davantage le dialogue sur l’impact psychologique de ces standards imposés très tôt aux enfants.

Car derrière une simple remarque sur le physique peut parfois naître une insécurité qui accompagnera une jeune fille pendant des années.

Et la meilleure prévention commence souvent par une question simple : quel regard nos enfants apprennent-ils à poser sur eux-mêmes ?

Besoin d’aide ou d’accompagnement ?

Vous pouvez consulter la page Soutien et Aide contre les Troubles du Comportement Alimentaire ou contacter soutienaidetca@gmail.com pour toute demande d’information, de soutien ou d’accompagnement.

Bahia El Oddi* est experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions liées à l’image corporelle. Ancienne patiente ayant traversé une anorexie sévère durant son adolescence, elle s’est engagée dans la sensibilisation et la prévention de ces troubles encore largement méconnus. Diplômée d’un MBA de la Harvard Business School (promotion 2019), elle a publié l’essai The Business of Thinness dans Harvard Business Publishing et a fondé la plateforme Soutien et Aide aux Troubles du Comportement Alimentaire, dédiée à l’information et à l’accompagnement autour de ces problématiques.

Références :

[1] Jaimee Swift and Hannah Gould. (2021). Not An Object: On Sexualization and Exploitation of Women and Girls. UNICEF.

[2] Mental Health Foundation. (2019). Body Image: How we think and feel about our bodies. London: Mental Health Foundation.

 

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