Chronique : Il y a des semaines où tout pèse sans raison claire : les convictions, les incohérences, les luttes qu’on affiche et celles qu’on oublie. Entre héritage intime, regard critique sur le féminisme du quotidien et fatigue sociale, cette chronique explore ce moment où les valeurs se heurtent au réel, et où, parfois, on cherche simplement à respirer.
Il y a des semaines où on en a plein les épaules.
Pas d’une chose précise.
De tout.
De la somme.
Du poids diffus de ce qu’on observe, de ce qu’on entend, de ce qu’on ne comprend plus tout à fait.
Cette semaine est comme ça.
Alors je vais essayer de dire ce que j’ai sur le cœur.
Maladroitement, peut-être.
Honnêtement, sûrement.
Je suis féministe.
Je l’ai été très tôt.
Pas parce qu’on me l’a enseigné.
Parce que j’ai grandi avec une femme.
Ma mère.
Une femme qui travaillait.
Qui rentrait fatiguée et qui recommençait quand même.
Qui gérait la maison, les enfants, les fins de mois, les silences difficiles.
Qui n’attendait pas qu’on lui offre du temps.
Elle le prenait, en petits morceaux, entre deux tâches.
Son thé. Son coca, avant qu’elle n’arrête.
Ces petites pauses qu’elle s’accordait comme on vole quelques minutes à une journée trop longue.
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Très jeune, j’ai voulu l’aider.
La cuisine. Le ménage. Le jardinage.
Pas parce qu’on me l’avait demandé.
Parce que je voyais.
Parce que les enfants qui grandissent en regardant une femme se battre seule apprennent quelque chose que les discours ne transmettent pas :
le travail domestique n’est pas invisible.
Il est juste non comptabilisé.
Et celui ou celle qui ne le fait pas ne réalise pas ce que ça coûte.
Pas en argent.
En énergie. En années. En dos abîmés. En rêves mis en attente.
Alors oui, je suis féministe.
À ma façon.
Celle que la vie m’a apprise avant que le mot n’existe dans mon vocabulaire.
Mais il y a quelque chose qui me trouble.
Depuis un moment.
Et je vais le dire, même si ce n’est pas confortable.
Il y a un gap.
Entre la revendication et la cohérence.
Entre le discours et le quotidien.
J’observe, autour de moi, dans les conversations, dans les dynamiques que je vois, des femmes, jeunes et moins jeunes, qui brandissent avec force leur droit à la liberté, à l’autonomie, à l’égalité.
Et c’est légitime.
C’est même nécessaire.
Mais parfois, au premier obstacle concret, la même logique se retourne.
Et c’est à l’homme de faire.
De porter. De résoudre. De compenser.
Et là, mon cerveau plante.
Comme une division par zéro dans un code.
Une erreur qui ne sait pas comment se nommer.
Parce qu’on ne peut pas tenir les deux en même temps.
Vouloir l’égalité dans les droits et déléguer les responsabilités à la première difficulté.
Ce n’est pas une critique de fond.
C’est une question de cohérence.
Et la cohérence, je l’ai apprise de ma mère.
Elle, elle ne choisissait pas selon le jour.
Elle portait. Toujours. Tout.
Et c’est précisément pour ça que je voulais alléger.
Je ne dis pas que le combat est terminé.
Loin de là.
Je dis que le combat mérite mieux que d’être brandi comme un accessoire.
Que la liberté réelle, pas celle des slogans, est une chose lourde, exigeante, inconfortable.
Qu’elle demande autant qu’elle offre.
Et que prétendre à l’une sans assumer l’autre, c’est réclamer un monde juste avec des règles à géométrie variable.
Ce n’est bon ni pour les femmes.
Ni pour les hommes.
Ni pour les enfants qui regardent et qui apprennent.
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Demain, c’est le premier mai.
Des gens vont marcher.
Des discours seront prononcés.
Il sera question de Palestine, et la Palestine mérite qu’on en parle, toujours.
Mais il sera peu question des salariés.
Des hommes et des femmes qui se tuent à la tâche.
Des travailleurs non déclarés qui n’existent dans aucun registre.
De ceux qui tombent malades et dont les enfants restent à la merci du bon vouloir d’un employeur.
Parce que personne n’a cotisé pour eux.
Parce que le système les a laissés dans l’angle mort.
Parce qu’il est plus confortable de marcher pour des causes lointaines que de régler des injustices proches.
Le premier mai devrait parler de ça aussi.
Des invisibles du travail.
De ceux qui font tourner l’économie informelle sans filet.
De ceux dont la mort ou la maladie n’est inscrite nulle part.
Sauf dans la mémoire de leurs enfants.
Et puis dans six semaines, il y a la Coupe du Monde.
Et je me surprends à en avoir besoin.
De ce moment où tout le monde lâche un peu.
Où les débats s’arrêtent une heure.
Où un but rassemble ce que les discours séparent.
Le football ne règle rien.
Mais il suspend.
Et parfois, une suspension, c’est tout ce qu’il faut pour respirer.
Pour reprendre.
Pour se souvenir qu’on est capables de partager quelque chose de simple.
Une joie. Un espoir. Un cri collectif dans une langue que tout le monde comprend.
Alors voilà où j’en suis ce vendredi.
Plein les épaules.
Mais pas vide pour autant.
Il y a la mémoire de ma mère qui tient son thé à deux mains.
Il y a la question qui ne me lâche pas sur ce qu’on fait de nos valeurs quand elles deviennent inconfortables.
Il y a le premier mai et ses absents des estrades.
Et il y a six semaines.
Six semaines de compte à rebours vers quelque chose de léger.
Et la légèreté, quand on a plein les épaules,
ça ne se refuse pas.
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