Chroniques d’une métamorphose inversée

Chroniques d’une métamorphose inversée. Le mensonge a sa propre fête, et on chante tous

Et si le mensonge ne se limitait pas au poisson d’avril ? Dans cette chronique, une réflexion intime sur la place du mensonge dans nos vies, entre éducation, travail et relations humaines.

Il y a une chose étrange avec le premier avril.

C’est que tout le monde sait.

Tout le monde sait que ce jour-là, on ment.

Et pourtant, tout le monde joue le jeu.

On se fait avoir.

On rit.

On dit « ah tu m’as bien eu. »

Et on passe à autre chose.

Comme si mentir, une fois par an, avec une date officielle et un poisson dans le dos, ça rendait la chose propre.

Légère.

Presque innocente.

Mais ce qui me trouble dans le poisson d’avril, ce n’est pas le mensonge.

C’est la célébration.

Qu’on ait inventé une fête pour ça.

Qu’on ait jugé utile de dédier un jour entier à l’art de tromper l’autre.

Et que tout le monde trouve ça charmant.

Il y a là-dedans quelque chose qui mérite qu’on s’arrête.

Pas pour condamner.

Pas pour faire la leçon.

Mais pour regarder en face une vérité inconfortable :

le mensonge est normalisé.

Profondément.

Culturellement.

Et pas seulement le premier avril.

Je vis cette dualité tous les jours.

Tous les jours sans exception.

D’un côté, il y a mes enfants.

Petits humains qui m’observent plus qu’ils ne m’écoutent.

Qui apprennent moins ce que je dis que ce que je fais.

Et avec eux, j’ai une ligne claire.

Nette.

Presque rigide.

Zéro mensonge.

Pas « évite de mentir ».

Pas « mens intelligemment ».

Zéro.

Parce que j’ai compris une chose simple et difficile à tenir :

on ne peut pas enseigner la confiance avec des demi-vérités.

On ne peut pas bâtir un enfant solide sur un sol qui tremble.

La vérité avec eux, même quand elle fait mal, même quand elle est maladroite, c’est le seul fondement que je connais.


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De l’autre côté, il y a les jeunes que j’accompagne.

Des étudiants. Des porteurs de projets. Des gens qui veulent changer quelque chose dans le monde.

Et là, ce que je fais — si je suis honnête avec moi-même — c’est les former à une certaine forme de fiction organisée.

Le pitch.

La vision.

La promesse d’un futur qui n’existe pas encore.

« Notre technologie va révolutionner… »

« D’ici trois ans, nous serons… »

« Le marché est prêt pour… »

Est-ce que c’est vrai ?

Parfois.

Souvent, c’est une carte dessinée d’un territoire qu’on n’a pas encore traversé.

Une projection. Un espoir habillé en certitude.

Un mensonge consenti, partagé, presque sacré.

Une startup, si on l’observe froidement, repose sur trois piliers.

La promesse.

Le mensonge.

Et la scalabilité.

La promesse, c’est ce qu’on dit qu’on va faire.

Le mensonge, c’est qu’on prétend savoir comment.

La scalabilité, c’est l’espoir que tout ça devienne vrai assez vite pour que personne ne remarque l’écart entre les deux.

Ce n’est pas une critique.

C’est une description.

Et les meilleurs entrepreneurs que j’ai croisés sont ceux qui savent exactement quel pourcentage de leur discours est vérifiable — et qui travaillent jour et nuit pour que le reste le devienne.

Ils ne mentent pas pour tromper.

Ils mentent pour se forcer à aller chercher la vérité.

Ce n’est pas la même chose.

Ou peut-être que si.

C’est là où ça devient compliqué.

Mentir pour la paix.

Tu connais cette tentation.

Le moment où la vérité ferait trop de dégâts.

Où la réponse honnête briserait quelque chose de fragile.

Où tu calcules, en une fraction de seconde, ce que coûterait la sincérité.

Et tu choisis le silence, ou la version douce, ou le « ça va » qui ne va pas.

Et pendant longtemps, tu appelles ça de la diplomatie.

Ou de la gentillesse.

Ou de la sagesse.

Jusqu’au jour où tu réalises que tu as empilé tellement de paix mensongère que tu ne sais plus très bien où tu en es.

Que les gens autour de toi ne te connaissent pas vraiment.

Qu’ils connaissent la version de toi qui préserve l’harmonie.

Et que tu te retrouves seul au milieu d’une paix que tu as fabriquée, mais qui ne te ressemble pas.

Alors la question n’est pas vraiment :

mentir ou ne pas mentir ?

La question est :

pour quoi ?

Pour quoi est-ce qu’on dit une chose qui n’est pas vraie ?

Pour protéger quelqu’un qu’on aime ?

Pour vendre une idée en laquelle on croit vraiment ?

Pour éviter une confrontation dont on n’a pas encore les mots ?

Pour ne pas blesser quand blesser ne servirait à rien ?

Ou pour éviter d’être vu ?

Pour ne pas assumer ?

Pour fuir ?

Ce n’est pas la même chose.

Et quelque part dans cet entre-deux, se trouve ce que je cherche encore à définir pour moi-même.

Il y a une phrase que j’essaie d’enseigner aux enfants.

Une phrase simple, presque naïve.

« Dis ce qui est vrai, même si c’est dur. On trouvera comment le dire ensemble. »

Pas « sois brutal ».

Pas « blesse l’autre au nom de la vérité ».

Mais : cherche les mots justes pour une réalité juste.

C’est un effort.

Un vrai effort.


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Parce que la vérité sans forme, c’est parfois une arme.

Et le mensonge bien emballé, c’est parfois une tendresse.

On navigue entre les deux, tous les jours.

En essayant de ne pas se perdre.

Aujourd’hui, le 2 avril au matin, les poissons sont décollés des dos.

La fête est finie.

Et on reprend nos petites vies avec leurs grandes complexités.

Nos vérités partielles.

Nos silences stratégiques.

Nos pitchs optimistes.

Nos « ça va » qui ne vont pas tout à fait.

Et nos enfants qui nous regardent.

Qui apprennent.

Qui vont, un jour, décider eux aussi ce qu’ils font avec la vérité.

Ce que j’espère leur transmettre — pas par les discours, mais par l’exemple — c’est ça :

La vérité n’est pas toujours confortable.

Mais elle est toujours plus légère à porter que le mensonge.

Parce que le mensonge, il faut le nourrir.

Il faut s’en souvenir.

Il faut le défendre.

Il fatigue.

La vérité, elle, une fois posée, tient toute seule.

Même quand elle a fait du bruit en tombant.

Bonne semaine.

Et si quelqu’un t’attend avec une vraie question —

essaie de lui donner une vraie réponse.

Même imparfaite.

Même maladroite.

C’est toujours plus généreux qu’un mensonge poli.

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Azzouz Said

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