Azzouz Said écrit depuis un entre-deux. Entre ce qui se calcule et ce qui se tait, entre les jours qui s’enchaînent et les failles qu’on dissimule. Ses chroniques s’adressent à celles et ceux qui doutent sans renoncer, qui avancent sans certitude, et qui savent que la lucidité n’exclut ni la tendresse, ni la poésie.
L’eau purifie.
On le sait depuis l’enfance. On l’apprend avant même de savoir expliquer.
L’eau lave.
Elle enlève la poussière des journées trop longues, la fatigue collée à la peau, l’odeur du monde quand il s’accroche aux vêtements et aux idées.
Elle fait partie de nos gestes les plus anciens : une main sous le robinet, un visage qu’on rince, un souffle qu’on reprend.
Mais l’eau ne fait pas que laver.
L’eau peut détruire.
Elle peut entrer dans une maison comme une phrase qu’on n’a pas invitée, comme une vérité qui déborde.
Elle peut arracher le sommeil, faire trembler les murs, transformer une rue en rivière, un quartier en silence.
Et pourtant… l’eau a un autre pouvoir que l’on oublie souvent.
Elle polit.
Elle ne frappe pas seulement. Elle façonne.
Elle ne casse pas seulement. Elle arrondit.
Elle prend ce qui est brut en nous, ce qui est dur, ce qui est sec… et elle le travaille, comme une patience.
Ces jours-ci, ce qui s’est passé à Ksar El Kébir a réveillé quelque chose dans le pays.
Une mobilisation réelle, palpable, qui ne passe pas seulement par les commentaires et les opinions, mais par les corps qui se déplacent, les mains qui portent, les épaules qui prennent.
On a vu des jeunes arriver avec ce qu’ils avaient : un jet-ski, une planche, un moyen improvisé, parfois juste l’audace de ne pas rester spectateur.
On a vu des opérations d’évacuation, des embarcations, des rotations, des gestes d’urgence, et une solidarité qui se fabrique dans le bruit et la boue.
On a vu aussi l’État se mettre en mouvement : Protection civile, Forces Armées Royales, logistique, évacuations, camps, organisation.
Un appareil qu’on critique souvent, parfois à raison, mais qui, dans ces moments-là, se rappelle à sa mission première : protéger les vivants.
Et moi, au milieu de tout ça, j’ai pensé à la tristesse.
Cette tristesse qu’on portait encore après la CAN, ce goût amer qui reste quand on tombe de haut.
Comme une déception collective, un soupir national, une fatigue émotionnelle.
Mais voilà ce que j’ai compris :
les sentiments ne disparaissent pas.
Ils changent de forme.
La tristesse peut devenir une main tendue.
La frustration peut devenir un déplacement.
La colère peut devenir un acte utile.
Et parfois, la défaite sportive nous laisse avec une sensibilité à vif… qui nous rend plus capables d’entendre la détresse réelle, celle qui ne se joue pas sur un terrain.
Au fond, ce n’est pas contradictoire.
C’est la même matière intérieure.
La même intensité marocaine.
Le même “trop” qui nous caractérise : trop d’amour, trop de bruit, trop de drapeaux, trop de larmes, trop de fierté.
Ce “trop” qui nous fatigue… mais qui, quand il est bien orienté, devient un moteur.
Et c’est là que l’eau revient dans ma tête, avec sa leçon silencieuse.
Parce que l’eau, quand elle passe, révèle.
Elle révèle les failles dans les routes, les fragilités dans les quartiers, les injustices invisibles, la géographie de l’abandon.
Mais elle révèle aussi ce qu’il y a de plus beau : le réflexe d’aider, sans calcul, sans contrat, sans formulaire.
Finalement, cette eau a fait deux choses.
Elle a détruit, oui.
Mais elle a aussi poli nos cœurs.
Elle a rappelé quelque chose qu’on oublie parfois dans le tumulte :
on peut être déçus, fatigués, en colère…
et rester capables de solidarité.
Et c’est peut-être ça, au fond, la vraie purification :
pas l’eau qui efface,
mais l’eau qui révèle ce qui était encore vivant en nous.
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