Chez Assia Djebar, le silence n’est jamais un simple vide. Il est un territoire. Lorsqu’elle écrit que « le silence des femmes est une histoire qui n’a pas encore été écrite », l’autrice algérienne ne se contente pas de constater une absence. Elle désigne un manque fondamental dans le récit collectif, une zone aveugle de la mémoire, un continent entier laissé hors champ de l’Histoire.
Cette phrase, qui traverse Ces voix qui m’assiègent et irrigue toute son œuvre, résume un combat littéraire et politique : rendre audible ce qui a été étouffé, écrire là où l’on a imposé le mutisme, transformer le silence en matière narrative.
Le silence comme héritage imposé
Le silence dont parle Assia Djebar n’est pas un choix individuel. Il est le produit d’une histoire longue, faite de domination coloniale, de patriarcat, de traditions verrouillées et de récits confisqués. Pendant des siècles, les femmes — notamment dans les sociétés méditerranéennes et nord-africaines — ont vécu, aimé, résisté, souffert, sans que leurs voix ne soient reconnues comme dignes d’être transmises.
Ce silence n’est pas l’absence de vécu, mais l’absence d’écoute. Djebar rappelle que l’Histoire officielle a été écrite majoritairement par des hommes, sur des hommes, pour des hommes. Les femmes y apparaissent en marge, comme figures secondaires, symboles ou silhouettes, rarement comme sujets à part entière.
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Pour Assia Djebar, écrire revient à rompre un pacte tacite : celui qui voulait que certaines expériences restent dans l’ombre. Son œuvre s’inscrit dans un geste de réparation. Elle ne parle pas à la place des femmes, elle écrit avec elles, à partir de leurs voix fragmentées, de leurs murmures, de leurs récits inachevés.
Dans L’Amour, la fantasia comme dans Femmes d’Alger dans leur appartement, l’écriture devient un espace où les silences se fissurent. Les corps, les désirs, les peurs et les résistances féminines y trouvent une forme — parfois hésitante, parfois brisée — mais enfin visible.
Une histoire encore à écrire
Dire que cette histoire « n’a pas encore été écrite » ne signifie pas qu’elle n’existe pas. Cela signifie qu’elle reste largement incomplète, dispersée, empêchée. Djebar pointe la responsabilité collective : tant que les femmes ne peuvent pas dire « je » sans être jugées, réduites ou récupérées, leur histoire reste partielle.
La phrase est aussi un appel. Elle invite à poursuivre le travail. À multiplier les récits. À accepter la pluralité des voix féminines, sans chercher à les uniformiser. Car il n’y a pas un silence des femmes, mais une multitude de silences, liés à la classe sociale, à la langue, à l’âge, au contexte culturel.
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Assia Djebar a souvent évoqué la complexité de sa position linguistique, écrivant en français tout en portant la mémoire arabe et berbère. Cette tension traverse sa réflexion sur le silence. La langue peut libérer, mais elle peut aussi trahir. Écrire, pour elle, consiste à faire entendre des voix qui ne parlent pas toujours la langue de l’écrit.
Le silence devient alors un espace de résistance paradoxal : il protège parfois, mais il enferme aussi. Le transformer en parole exige du courage, de la lenteur, et une grande fidélité à celles qui ont été réduites au mutisme.
Une phrase pour aujourd’hui
La force de cette citation tient à son actualité. À l’heure où la parole des femmes émerge davantage dans l’espace public, Assia Djebar nous rappelle que parler ne suffit pas. Il faut aussi écouter, transmettre, inscrire ces paroles dans une mémoire durable.
Écrire l’histoire du silence des femmes, ce n’est pas produire un récit victimaire. C’est reconnaître des existences pleines, complexes, traversées par le désir, la colère, la joie et la dignité. C’est accepter que l’Histoire change de visage lorsqu’on y introduit celles qui en ont été exclues.
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Assia Djebar ne promet pas une fin au silence. Elle propose un chemin. Un travail patient, fragile, souvent inconfortable. Écrire ce silence, c’est lui donner une forme sans le trahir, une voix sans l’écraser, une place sans le dominer.
En affirmant que cette histoire reste à écrire, elle nous confie une responsabilité : celle de ne plus détourner le regard. De comprendre que tant que certaines voix restent tues, notre récit collectif demeure incomplet — et profondément injuste.
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