Parce qu’on a tous besoin d’un peu de légèreté: suivez Torchon, le chat philosophe (et légèrement imbibé) qui décortique la vie de bureau avec humour et tendresse.
Je m’appelle Torchon, mais tout le monde ici dit “le chat du bureau”, comme si j’étais un accessoire décoratif offert avec la photocopieuse. Je vis au troisième étage d’un immeuble sans charme de Casablanca, dans un open space où le soleil n’entre qu’en biais, par politesse. À cette heure matinale, la clim ronronne comme une vieille tante enrhumée et le bureau sent la fatigue tiède des lendemains de deadline.
Lire aussi: Journal d’un père (presque) ordinaire. Le jour où tout a basculé [EP1]
Je suis, à mon grand désarroi, sobre depuis quarante minutes.
J’en déduis que personne n’a pensé à remettre du thé à la menthe fermenté dans ma gamelle — ma seule consolation. Les humains prétendent que c’est “pour ma santé”. La mienne ou la leur, je ne sais pas. Quand je suis “torché”, comme ils disent, je me montre certes plus franc, mais enfin… on ne peut pas m’accuser d’avoir mis le feu au serveur la dernière fois : il avait commencé tout seul.
La première à arriver ce matin est Samira, la cheffe de projet. Elle a toujours un air d’embouteillage dans le regard, comme si elle avançait au klaxon intérieur. Elle me salue d’un petit mouvement de tête, geste bref, presque militaire, puis s’effondre dans son fauteuil comme si elle rentrait d’une longue guerre contre un tableur Excel particulièrement sournois.
Je la regarde, assis bien droit sur la boîte Wi-Fi (qu’on me reproche de dérégler, alors que je ne fais que méditer).
Elle me dit :
— Pas aujourd’hui, Torchon. J’ai une réunion avec les patrons.
Je miaule d’un air entendu :
— Justement, ça me semblait une bonne raison de boire quelque chose de fort.
Mais les humains n’entendent jamais mes vérités essentielles.
Ils ne comprennent que les miaulements qui les arrangent.
Puis viennent les autres, en file indienne, chacun traînant derrière lui une petite brassée de soucis qui s’éparpille sur les bureaux comme des miettes de batbout.
À peine Samira a-t-elle allumé son ordinateur que surgit Yassine, stagiaire enthousiaste comme un pigeon devant un sandwich. Il tient un sachet de msemen encore chaud. J’essaie d’en subtiliser un, mais il me repousse avec ce ton mielleux qu’on utilise pour dire des horreurs :
— Non, Torchon, trop gras pour toi.
Je songe à lui rappeler que j’ai léché des cafetières bouchées plus propres que ses idées, mais je renonce : l’éducation des jeunes est une entreprise vaine.
Puis viennent les autres, en file indienne, chacun traînant derrière lui une petite brassée de soucis qui s’éparpille sur les bureaux comme des miettes de batbout.
On se croirait dans un défilé de pantins élégants, chacun essayant de cacher le fil qui les tient debout.
C’est alors que l’incident du matin survient — car il y en a toujours un:
Le grand patron, Monsieur Idrissi, découvre que la machine à café ne fonctionne plus.
Un silence d’église envahit l’open space.
Je vous jure qu’on aurait pu entendre tomber un chat (mais certainement pas moi).
Il répète deux fois:
— La. Machine. Ne. Marche. Pas.
Comme si le dire en syllabes allait réparer la cafetière ou, à défaut, punir le coupable par simple magie.
Évidemment, tous les regards se tournent vers moi.
J’aurais beau plaider, je sais que dans cette entreprise, tout ce qui casse, fuit, clignote, trébuche ou tombe… finit sous la rubrique “Responsabilité du chat”.
Lire aussi: Journal d’un père (presque) ordinaire. Le jour où tout a basculé [EP1]
Je saute de la boîte Wi-Fi, la queue digne, et je marche lentement vers la machine à café.
Je la renifle avec un sérieux professionnel, comme si j’étais technicien agréé.
Puis, d’un coup de patte expert, je dévoile la vérité :
Quelqu’un avait laissé une cuillère coincée dans le distributeur.
Le patron me regarde comme si j’étais Newton découvrant la gravitation.
Il s’exclame :
— Ce chat mérite une prime !
Mais personne ne note la suggestion. Ils préfèrent rire et me donner une tape sur la tête, comme si j’étais un enfant qui avait bien récité sa poésie.
Je retourne à ma boîte Wi-Fi, vexé mais digne.
Dans l’open space, les humains retrouvent leur animation habituelle.
Les clics de souris reprennent, les soupirs aussi.
Moi, je me dis que si la vie de bureau est un roman, j’en suis le seul personnage lucide.
Ou du moins, le seul qui assume de l’être après deux gorgées de thé fermenté.
Et la journée ne fait que commencer.
Vous méritez mieux que des conseils TikTok
Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.






