Actualités

Autisme, TDAH, HPI: la neurodivergence peut-elle devenir un atout entrepreneurial?

Longtemps associée à la difficulté scolaire ou à la marginalité professionnelle, la neurodiversité commence à être interrogée sous un autre angle : celui de l’innovation et de la transformation. Dans la revue Entreprendre & Innover, les chercheurs Christian Makaya et Issam Ourrai publient un entretien approfondi avec l’entrepreneure Sabrina Menasria, fondatrice de Singularity, une agence spécialisée en neurodiversité.

Au-delà du témoignage personnel, l’article ouvre une réflexion plus vaste : et si les profils neuroatypiques n’étaient pas simplement à “inclure”, mais à considérer comme des acteurs clés de la mutation économique et sociétale en cours ?

De la différence vécue comme défaut à la singularité assumée

Le parcours de Sabrina Menasria ne correspond pas au stéréotype du génie marginal incapable de s’intégrer. Elle a évolué au sein de grands groupes du luxe comme L’Oréal, Shiseido ou Chanel, où elle a dirigé des projets de transformation majeurs. Pourtant, son histoire commence par un sentiment d’inadéquation.

« Je partais du principe que j’étais un problème », confie-t-elle en évoquant ses années de jeunesse marquées par deux burnouts précoces. Elle décrit une intensité émotionnelle permanente, une implication totale, une difficulté à comprendre pourquoi les autres semblaient traverser le monde professionnel avec plus de légèreté.


Lire aussi: Grossesse et paracétamol: aucune preuve solide d’un lien avec l’autisme, selon une vaste revue scientifique


Ce cheminement intérieur l’amène à explorer les théories de la personnalité, à lire Jung, à s’intéresser aux différences cognitives. Ce n’est pas la performance qui la pousse vers l’entrepreneuriat, mais une quête de compréhension de soi. « J’ai compris que la vie serait très triste si tout le monde avait un cerveau identique », explique-t-elle.

Cette phrase résume le basculement : la différence cesse d’être un dysfonctionnement pour devenir une perspective.

L’hyperexcitabilité émotionnelle: intensité et fragilité

L’un des concepts centraux de l’entretien est celui d’hyperexcitabilité émotionnelle, notion développée notamment par le psychiatre Kazimierz Dabrowski. Les profils neurodivergents, selon cette approche, vivent les expériences avec une intensité accrue. Ils sont plus sensibles aux environnements, aux tensions, aux incohérences éthiques.

Sabrina Menasria évoque « cette capacité à être facilement affectée par les environnements ». Le bruit, la pression implicite, les jeux de pouvoir peuvent devenir envahissants. Sans régulation émotionnelle, cette intensité peut conduire à l’épuisement.

Mais cette même caractéristique peut aussi devenir une force stratégique. Une forte sensibilité permet d’identifier rapidement des dysfonctionnements organisationnels, d’anticiper les impacts humains d’une décision, de ressentir les signaux faibles. « Les neuroatypiques soulèvent la poussière qu’il y a sous le tapis », affirme-t-elle.

Dans un monde confronté à des crises environnementales et sociétales majeures, cette vigilance éthique pourrait devenir précieuse.

La suradaptation: réussir sans se trahir?

Contrairement à l’idée selon laquelle les entrepreneurs neurodivergents créent leur entreprise parce qu’ils ne trouvent pas leur place ailleurs, Sabrina Menasria se définit comme une « suradaptée ».

Elle avait compris les codes, su naviguer dans les hiérarchies, mobiliser des équipes.

Mais cette réussite extérieure n’efface pas le coût intérieur. La suradaptation consiste à maîtriser les normes sociales dominantes tout en dissimulant son propre mode de fonctionnement. C’est une compétence… mais ambivalente. Elle peut fragiliser la santé mentale si elle devient permanente.


Lire aussi: TDAH: pourquoi reconnaître ses forces change vraiment la qualité de vie


Créer son entreprise devient alors un acte d’alignement plus qu’un simple projet économique. « J’ai décidé de créer mon propre cadre, parce qu’un cadre est toujours limitant », explique-t-elle.

L’entrepreneuriat apparaît ici comme un espace de liberté cognitive.

L’échec: une intensité à double tranchant

La question de l’échec est abordée sans romantisme. Les profils neurodivergents ont souvent un hyper-investissement émotionnel dans leurs projets. « L’échec peut être très douloureux », reconnaît-elle.

Mais cette intensité peut également nourrir une résilience puissante. Là où certains se détachent plus facilement, d’autres transforment l’échec en apprentissage radical. Elle souligne d’ailleurs la différence culturelle entre les États-Unis, où l’échec est valorisé comme expérience, et la France, où il reste souvent pathologisé.

La neurodivergence ne protège pas de l’échec, mais elle modifie la manière de le traverser.

Sortir de la pathologisation

L’un des messages les plus clairs de l’entretien est la nécessité de sortir du mythe selon lequel les profils neuroatypiques « ont des problèmes » ou « sont des problèmes ».

Il ne s’agit pas de nier les difficultés réelles ni les besoins d’accompagnement médical pour certains. Mais de refuser une lecture exclusivement déficitaire. La neurodiversité renvoie à des conditions neurodéveloppementales, pas à des maladies.


Lire aussi: Alzheimer: ces activités du quotidien pourraient retarder la maladie de cinq ans, selon une vaste étude


Cette nuance est fondamentale. Elle permet de déplacer la question de la réparation vers celle de la complémentarité. Au lieu de placer systématiquement ces profils dans leurs « zones d’effort », l’enjeu devient d’identifier et de valoriser leurs « zones de talent ».

Une ressource pour une société en mutation?

L’article dépasse le cas individuel pour interroger les transformations sociétales en cours. Les entreprises recherchent aujourd’hui des compétences analytiques et créatives de haut niveau, capables de s’adapter à des environnements instables. Les crises successives ont montré les limites des modèles rigides.

Selon Sabrina Menasria, les individus neuroatypiques possèdent souvent « cette intensité intellectuelle et émotionnelle » qui permet d’analyser vite et d’innover .

Elle évoque un monde à un point de rupture nécessitant une disruption de nos modes de fonctionnement.

Ce propos peut sembler ambitieux, mais il rejoint une intuition plus large : la diversité cognitive n’est pas seulement une question d’inclusion sociale. Elle peut devenir un levier stratégique dans un contexte de transformation accélérée.

Repenser les conditions de réussite

Les chercheurs prennent soin de rappeler qu’il s’agit d’un témoignage singulier, non généralisable. La neurodivergence n’est ni un gage automatique de réussite ni un super-pouvoir.

Mais elle invite à élargir les critères classiques de performance. La résilience, la quête de sens, la capacité à remettre en cause les évidences, l’attention aux dimensions émotionnelles du travail : autant d’éléments souvent sous-estimés dans les discours entrepreneuriaux traditionnels.


Lire aussi: Pourquoi les cancers digestifs augmentent chez les moins de 50 ans?


Si l’on accepte de considérer ces dimensions non comme des fragilités, mais comme des ressources, alors l’entrepreneuriat pourrait devenir un terrain privilégié d’expression de la diversité cognitive.

Vers un entrepreneuriat plus humain?

« Il n’y a pas de fatalité, nous allons y arriver », affirme Sabrina Menasria en évoquant la nécessité d’une société plus éthique et plus humaine.

Au-delà des concepts, c’est peut-être là l’essentiel. La neurodiversité oblige à repenser nos cadres, nos normes, nos hiérarchies implicites. Elle rappelle que l’intelligence ne se manifeste pas toujours de manière linéaire, ni dans les formes attendues.

Penser différemment ne garantit pas le succès. Mais dans un monde en transition, cela pourrait bien devenir une nécessité.

Neurodivergence et entrepreneuriat

La neurodivergence favorise-t-elle la réussite entrepreneuriale?

Il n’existe pas de preuve scientifique établissant que la neurodivergence garantit la réussite entrepreneuriale. En revanche, certains traits associés à l’autisme, au TDAH ou au haut potentiel intellectuel — comme la créativité, l’intensité, la capacité d’analyse ou la persévérance — peuvent devenir des atouts dans un environnement adapté.

Les personnes autistes sont-elles plus susceptibles de devenir entrepreneurs?

Certaines études suggèrent que des personnes autistes se tournent vers l’entrepreneuriat pour créer un cadre de travail plus adapté à leur fonctionnement. Toutefois, cela varie fortement selon les profils et les contextes sociaux.

Le TDAH est-il un avantage pour entreprendre?

Le TDAH peut être associé à une forte énergie, une capacité d’hyperfocus sur des projets passionnants et une prise de risque plus élevée. Mais il peut aussi s’accompagner de difficultés d’organisation ou de gestion administrative. L’impact dépend donc du soutien et de l’environnement.

Qu’est-ce que l’hyperexcitabilité émotionnelle?

L’hyperexcitabilité émotionnelle désigne une sensibilité accrue aux stimuli et aux émotions. Chez certains profils neurodivergents, cette intensité peut favoriser la créativité et l’engagement, mais aussi exposer à un risque plus élevé de stress ou d’épuisement.

La neurodivergence est-elle une maladie?

Non. La neurodivergence désigne des modes de fonctionnement neurologiques différents de la norme majoritaire. Il s’agit de conditions neurodéveloppementales, et non de maladies au sens classique.

Pourquoi parle-t-on davantage de neurodiversité dans le monde du travail?

Les entreprises reconnaissent progressivement que la diversité cognitive peut enrichir l’innovation, la résolution de problèmes complexes et la créativité. Le sujet gagne en visibilité dans un contexte de transformation rapide des organisations.


Source

Makaya, C. & Ourrai, I. (2025). Hors des sentiers battus : un regard neurodivergent sur l’acte d’entreprendre, Entreprendre & Innover, n° 67

Vous méritez mieux que des conseils TikTok

Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.

R.M.

About Author

Vous aimerez peut-être aussi

Dans un monde en perpétuel mouvement, mieuxvivre.ma est un média fiable et engagé qui décrypte l’actualité santé et société pour vous aider à mieux comprendre, mieux choisir et mieux vivre.

Études récentes, conseils d’experts et éclairages utiles pour cultiver un équilibre durable au quotidien.