Azzouz Said écrit depuis un entre-deux. Entre ce qui se calcule et ce qui se tait, entre les jours qui s’enchaînent et les failles qu’on dissimule. Ses chroniques s’adressent à celles et ceux qui doutent sans renoncer, qui avancent sans certitude, et qui savent que la lucidité n’exclut ni la tendresse, ni la poésie.
Aujourd’hui, mon ex boss a mis fin à ma période d’essai.
Dit comme ça, c’est une phrase administrative, une phrase en costume gris, une phrase qui s’imprime facilement sur papier à en-tête. Mais dans le corps, ça ne ressemble pas du tout à du papier. Ça ressemble plutôt à une porte qu’on ferme sans regarder si tu as déjà retiré ton pied.
L’annonce avait été faite il y a deux semaines. J’étais censé rester en poste jusqu’à la fin de semaine. Un petit couloir de temps, une sorte de “transition”. Sauf que j’ai rendu le matériel avec un jour d’avance. Pas par colère spectaculaire, pas par orgueil héroïque. Juste parce que j’ai senti que rester une journée de plus aurait été comme s’asseoir à une table où tout le monde a déjà décidé que tu n’as pas faim.
Il y a des départs qui ne sont pas des drames.
Ce sont des économies d’énergie.
Je suis allé discuter avec la RH. Et là, chose étrange: je me suis mis à rire.
Pas un rire de “tout va bien”. Plutôt un rire de survie, ce rire qui sort quand ton cerveau cherche une sortie de secours et tombe sur une blague. Je lui ai dit:
“Ne le prenez pas mal… mais cette situation m’a rappelé une histoire.”
Elle m’a regardé avec ce mélange de prudence et de curiosité qu’ont les gens quand quelqu’un commence une phrase par “ne le prenez pas mal”. Et moi, j’ai raconté.
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Un lion avait un singe comme chef.
Premier jour, le lion demande au singe un œuf pour le petit déjeuner. Le singe ramène un œuf dur.
Le lion le tabasse.
“Non! Je voulais un œuf au plat.”
Deuxième jour, le lion demande un œuf. Le singe ramène un œuf au plat.
Le lion le tabasse.
“Je voulais un œuf dur.”
Troisième jour, le singe arrive préparé comme un étudiant qui a raté deux examens et qui a décidé de devenir stratégique. Il sert un œuf dur au lion. Le lion s’apprête à le frapper. Alors le singe, d’un geste rapide, sort un œuf au plat, comme un magicien du désespoir.
Le lion le regarde.
Et au lieu de dire merci, au lieu de dire “ah, tu as compris”, au lieu de reconnaître l’effort, il dit simplement:
“Pourquoi t’es poilue?”
La RH a éclaté de rire.
Un rire vrai, pas un rire d’entreprise. Ça m’a fait du bien, cette seconde de vérité. Je lui ai dit:
“Voilà. Parfois, il ne faut pas se fouler pour des gens qui n’apprécient pas ta présence.”
C’est ça, le cœur de l’histoire. Le lion ne veut pas l’œuf.
Le lion veut le pouvoir de faire mal.
Le lion veut te rappeler que, quoi que tu fasses, le problème, c’est toi.
Même quand tu donnes les deux œufs.
Et au fond, ce “Pourquoi t’es poilue?”, c’est une phrase très connue dans les bureaux. Elle change juste de costume.
Dans le monde du travail, “Pourquoi t’es poilue?” peut vouloir dire:
“Ton attitude ne convient pas.”
“Tu manques d’autonomie.”
“Tu n’es pas assez proactif.”
“Tu aurais dû comprendre.”
“Ce n’est pas ce que j’avais en tête.”
“Tu es trop… (mets ici n’importe quel mot qui ne te laissera aucune chance).”
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On te reproche une chose après l’autre, souvent contradictoire. On te demande d’aller vite, puis on te reproche de ne pas avoir demandé. On te demande d’être autonome, puis on te reproche de ne pas avoir validé. On te donne plus de tâches que possible, puis on te juge sur le fait que tu as respiré trop fort en les faisant.
Et ce qui fatigue le plus, ce n’est pas la charge.
C’est le flou.
Les indications non claires, c’est comme une carte sans légende. Tu avances, mais on te reproche de ne pas être arrivé à un endroit qu’on ne t’a jamais nommé. Tu te démènes, et à la fin, on te dit: “Ce n’était pas ça.”
Ce n’était jamais ça.
Parce que parfois, la vérité n’a rien à voir avec ton travail.
La vérité, c’est qu’on a décidé de ne pas t’aimer.
Et dans ce cas-là, tout devient une preuve contre toi.
Même un œuf.
Je pense à toutes les fois où j’ai cru que l’effort allait sauver la relation professionnelle.
C’est une croyance tenace. Une croyance presque morale:
“Si je fais plus, ils verront.”
“Si je me tue à la tâche, ils comprendront.”
“Si je m’adapte, ça finira par marcher.”
C’est beau. C’est digne.
Mais parfois, c’est une prison.
Parce que dans certains environnements, ton effort est seulement une ressource.
Pas une qualité.
Ils ne se demandent pas: “Comment l’aider à réussir?”
Ils se demandent: “Combien on peut prendre avant qu’il craque?”
Et quand tu ne craques pas, on change de reproche.
On passe de l’œuf dur à l’œuf au plat.
Puis on attaque ton existence même.
“Pourquoi tu es poilue?”
Traduction: “Pourquoi tu es toi?”
Pourquoi tu ne deviens pas quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus commode, plus silencieux, plus malléable, plus décoratif?
Aujourd’hui, en rendant le matériel, j’ai ressenti un mélange bizarre.
Un peu de tristesse, oui.
Parce qu’on ne perd pas juste un poste. On perd une projection, une routine, un petit récit qu’on s’était raconté.
Mais j’ai ressenti autre chose, plus discret: du soulagement.
Le soulagement de ne plus devoir deviner.
De ne plus devoir danser sur une scène dont le sol change à chaque pas.
De ne plus devoir faire des efforts “pour mériter” une place que quelqu’un, au fond, ne voulait pas te donner.
Et c’est là que la blague devient une leçon, pas un simple rire.
La leçon, ce n’est pas “ne fais rien”.
Ce n’est pas “deviens cynique”.
C’est plutôt:
Ne te casse pas en deux pour quelqu’un qui t’a déjà rangé dans la mauvaise case.
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Si tu n’es pas “fit” pour le poste, pourquoi te donner plus de tâches que possible? Pourquoi te demander l’impossible, puis te reprocher de ne pas avoir fait le miracle correctement? Pourquoi te faire porter le chaos, puis t’accuser de ne pas être assez ordonné?
À un moment, la réponse est simple: parce que ce n’est pas toi qu’ils évaluent.
Ils se confirment eux-mêmes.
Ils se confirment qu’ils ont raison de ne pas te garder. Ils fabriquent leur justification.
Tu pourrais apporter les deux œufs.
Ils trouveraient encore quelque chose.
Alors voilà ma morale du jour, à l’encre encore fraîche.
Les gens qui n’apprécient pas ta présence, parfois, la meilleure réponse, c’est d’arrêter de te contorsionner.
Tu arrêtes de “faire plus”.
Tu arrêtes de vouloir “prouver”.
Tu arrêtes de te transformer en version miniature de ce qu’ils veulent.
Tu fais ton travail, correctement, humainement.
Et tu gardes ton énergie pour les endroits où elle se transforme en quelque chose de vivant: respect, progression, confiance.
S’ils se rendront compte de ta valeur? Peut-être.
Ou peut-être pas.
Mais dans les deux cas, tu n’as plus à payer le prix.
Parce que certaines portes qui se ferment ne te rejettent pas.
Elles te libèrent.
Et si quelqu’un, un jour, te regarde après tous tes efforts et te sort un “Pourquoi t’es poilue?”, alors tu peux sourire intérieurement, ranger tes œufs, récupérer ton souffle… et te rappeler ceci:
Tu n’es pas poilue.
Tu es juste tombé sur un lion qui n’avait jamais eu faim.
Et ça, franchement, ce n’est pas ton problème.
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