Psycho

Et si on se réconciliait enfin avec l’ennui?

Il suffit d’un instant d’attente — dans une file, dans un taxi, un dimanche sans programme — pour que l’inconfort surgisse. La main glisse vers le téléphone. L’écran s’allume. Nous comblons immédiatement le vide. L’ennui est devenu un espace à remplir, une anomalie à corriger. Mais si ce malaise n’était pas un défaut, mais un signal utile?

La psychologie contemporaine ne considère pas l’ennui comme une simple absence d’activité. Le chercheur John Eastwood le définit comme un état dans lequel nous voulons être engagés, sans parvenir à l’être. Autrement dit, ce n’est pas le « rien » qui nous dérange, mais la difficulté à trouver du sens dans l’instant. L’ennui apparaît lorsque notre attention cherche un objet et n’en trouve pas qui la satisfasse réellement.

Ce constat change tout. Car si l’ennui est un signal, alors il mérite d’être écouté plutôt que combattu.

L’ennui peut jouer un rôle régulateur

Les travaux d’Erin Westgate et Timothy Wilson, publiés dans Perspectives on Psychological Science, montrent que l’ennui peut jouer un rôle régulateur. Il nous pousse à rechercher des activités plus alignées avec nos valeurs et nos objectifs. Il agit comme une boussole intérieure : si nous nous ennuyons durablement, c’est peut-être que nous ne sommes pas engagés dans ce qui compte vraiment pour nous. L’émotion désagréable devient alors un indicateur d’ajustement.


Lire aussi: Passion, attachement, amitié… Les 5 visages méconnus de l’amour


Plus surprenant encore, l’ennui pourrait stimuler la créativité. Une étude menée par Sandi Mann et Rebekah Cadman à l’University of Central Lancashire a montré que des participants ayant accompli une tâche monotone produisaient ensuite davantage d’idées originales que ceux qui n’avaient pas été soumis à cette phase d’ennui. Privé de stimulation externe, l’esprit se met à vagabonder. Il associe, imagine, explore. Les neurosciences décrivent ce phénomène à travers l’activation du « réseau du mode par défaut » du cerveau, impliqué dans la rêverie, l’introspection et la projection mentale.

Ce que nous appelons vide est en réalité un espace fertile.

Réapprendre à rester avec nous-mêmes

Pourtant, nous le fuyons. Une étude devenue célèbre, publiée en 2014 dans la revue Science, a montré que certaines personnes préféraient s’administrer une légère décharge électrique plutôt que de rester seules avec leurs pensées pendant quelques minutes. Ce résultat spectaculaire illustre une difficulté contemporaine : nous avons désappris à rester avec nous-mêmes.

Notre environnement numérique renforce cette intolérance. Notifications permanentes, flux continus d’actualités, vidéos brèves : chaque interstice peut être comblé. Le cerveau s’habitue à une stimulation rapide et constante. L’absence de distraction devient inconfortable, presque anxiogène.


Lire aussi: Voici l’exercice le plus efficace contre la dépression, selon une méta-analyse majeure


Or, c’est précisément dans ces espaces non saturés que la pensée s’approfondit.

Apprécier l’ennui ne signifie pas glorifier l’inactivité ni renoncer à l’élan vital. Il s’agit plutôt de tolérer ces moments de creux sans les interpréter comme des échecs. Marcher sans écouteurs. Attendre sans consulter son téléphone. Laisser l’esprit dériver quelques minutes. Ces expériences, modestes en apparence, restaurent une capacité essentielle : celle d’habiter le présent sans béquille permanente.

L’ennui, allié de l’imagination

Dans l’enfance, l’ennui est souvent le point de départ de l’imagination. L’adulte, lui, a appris à le neutraliser immédiatement. Peut-être avons-nous simplement perdu la capacité à le considérer comme un espace de maturation.

Dans une culture obsédée par la productivité et l’optimisation, accepter l’ennui relève presque de la résistance. C’est reconnaître que tout moment n’a pas besoin d’être performant. C’est comprendre que la profondeur mentale naît souvent dans le silence.


Lire aussi: 5 astuces efficaces pour déboucher votre nez


Et si le mieux vivre passait aussi par cette réconciliation avec le vide ? Non pas un vide menaçant, mais un espace intérieur où la pensée se déploie, où les priorités se clarifient, où la créativité trouve son souffle.

Apprécier l’ennui, ce n’est pas renoncer à agir. C’est créer les conditions d’une action plus consciente.


Sources

Eastwood, J. D., et al. (2012). The unengaged mind: Defining boredom in terms of attention. Perspectives on Psychological Science.
https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1745691612456044

Westgate, E. C., & Wilson, T. D. (2018). Boring thoughts and bored minds: The MAC model of boredom. Perspectives on Psychological Science.
https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1745691618768371

Mann, S., & Cadman, R. (2014). Does being bored make us more creative? Creativity Research Journal.
https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/10400419.2014.901073

Wilson, T. D., et al. (2014). Just think: The challenges of the disengaged mind. Science.
https://www.science.org/doi/10.1126/science.1250830

Vous méritez mieux que des conseils TikTok

Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.

Benoît Bonifacy

About Author

Benoît Bonifacy est journaliste spécialisé en santé et psychologie pour MieuxVivre.ma. D’origine corse et amoureux du Maroc, il analyse les études scientifiques et décrypte les enjeux émotionnels modernes pour aider les lecteurs à mieux comprendre leur santé mentale.

Vous aimerez peut-être aussi

Dans un monde en perpétuel mouvement, mieuxvivre.ma est un média fiable et engagé qui décrypte l’actualité santé et société pour vous aider à mieux comprendre, mieux choisir et mieux vivre.

Études récentes, conseils d’experts et éclairages utiles pour cultiver un équilibre durable au quotidien.