À l’heure des filtres, des selfies retouchés et de la banalisation de la médecine esthétique, la frontière entre désir de changement et perception déformée de son propre corps peut devenir difficile à discerner. Bahia El Oddi, experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions liées à l’image corporelle, décrypte les mécanismes de la dysmorphie corporelle et le rôle que peuvent jouer les réseaux sociaux dans l’amplification de nos complexes.
« Avec un nez plus fin… »
« Quelques rides en moins… »
« Des lèvres un peu plus pulpeuses… »
La promesse est séduisante : corriger un défaut pour retrouver confiance en soi. Et dans certains cas, cela peut se produire. La chirurgie ou la médecine esthétique peuvent améliorer l’image de soi et la qualité de vie lorsqu’elles répondent à une gêne réelle et que les attentes sont réalistes.
Pourtant, chez certaines personnes, le soulagement est de courte durée. Une fois un « défaut » corrigé, un autre prend sa place. Les interventions s’enchaînent, sans jamais apporter la satisfaction espérée.
Pourquoi ? Parce que le problème n’est parfois pas le physique lui-même, mais la manière dont notre cerveau le perçoit.
Quand l’image de soi se déforme
Chez la plupart des personnes, les préoccupations liées à l’apparence restent ponctuelles et n’altèrent pas leur qualité de vie. En revanche, lorsque ces préoccupations deviennent envahissantes, provoquent une souffrance importante et perturbent la vie quotidienne, il peut s’agir d’un trouble de la dysmorphie corporelle (ou dysmorphophobie).
Les études menées dans plusieurs pays estiment que la dysmorphie corporelle touche près de 2 % de la population [1]. Les personnes concernées sont convaincues qu’une partie de leur visage ou de leur corps est déformée, disgracieuse ou anormale, alors que le défaut est souvent minime, voire imperceptible pour les autres.
Elles peuvent passer des heures devant le miroir, éviter les photos, se comparer constamment aux autres ou rechercher des traitements esthétiques à répétition. Pourtant, malgré les interventions, l’insatisfaction persiste et peut même, dans certains cas, s’aggraver [1].
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Ce que montrent les neurosciences
Les recherches en neurosciences montrent que, chez les personnes souffrant de dysmorphie corporelle, le cerveau traite l’information visuelle d’une manière qui peut déformer la perception de leur apparence. Des études d’imagerie cérébrale ont mis en évidence des différences dans les réseaux impliqués dans le traitement de l’information visuelle, l’attention et la régulation des émotions [1-3].
Les personnes atteintes de dysmorphie corporelle ont tendance à focaliser leur attention sur les moindres détails de leur visage plutôt que sur son apparence globale. Un pore, une légère asymétrie ou une imperfection minime captent toute leur attention, au point de masquer la vision d’ensemble. Cette hyperfocalisation entretient la conviction qu’un défaut est majeur, alors qu’il est souvent à peine perceptible pour les autres [2,3].
Les neurosciences montrent également que le cerveau est plastique : il se modifie en fonction des expériences et des stimuli auxquels il est exposé de façon répétée [4]. Notre perception de ce qui est « normal » ou « beau » n’est donc pas figée ; elle se construit aussi à partir des images que nous voyons au quotidien.
Instagram, TikTok et l’illusion de la perfection
C’est précisément là que les réseaux sociaux jouent un rôle important. Ils ne créent pas, à eux seuls, les troubles de l’image corporelle, mais ils peuvent agir comme un puissant amplificateur.
Les algorithmes privilégient les contenus qui captent notre attention : visages parfaits, transformations spectaculaires, injections, rhinoplasties, « glow up »… Plus nous interagissons avec ce type de contenu, plus il nous est proposé.
À cela s’ajoutent les filtres, les retouches numériques et les applications capables de modifier un visage en quelques secondes. À force d’être exposé à ces images, le cerveau peut progressivement les intégrer comme la norme. Notre propre visage, pourtant parfaitement ordinaire, peut alors sembler imparfait, voire « défectueux ». Ce décalage entre la réalité et cette norme artificielle favorise les comparaisons sociales, augmente l’insatisfaction corporelle et, chez les personnes les plus vulnérables, peut contribuer au développement ou à l’aggravation d’une dysmorphie corporelle [1–5].
Quand on veut ressembler… à son filtre
Cette évolution est aujourd’hui visible jusque dans les cabinets de médecine et de chirurgie esthétique.
Depuis quelques années, les praticiens décrivent un phénomène inédit : de plus en plus de patients consultent avec une photo d’eux-mêmes… mais une version modifiée par un filtre Snapchat ou Instagram.
Ce phénomène, appelé « Snapchat Dysmorphia », n’est pas un diagnostic médical officiel. Il illustre cependant une tendance préoccupante : le désir de reproduire chirurgicalement une image artificielle de soi. Peau parfaitement lisse, nez plus fin, lèvres plus pulpeuses, yeux plus grands… Le visage recherché n’existe pas dans la réalité.
Autrement dit, nous ne cherchons plus seulement à ressembler à des célébrités : nous voulons désormais nous transformer en une version fantasmée de nous-mêmes. [5].
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La chirurgie esthétique peut-elle résoudre le problème ?
La chirurgie esthétique n’est pas en cause.
Lorsqu’elle est pratiquée chez des personnes ayant des attentes réalistes et une bonne santé psychologique, elle peut améliorer l’estime de soi et la qualité de vie.
En revanche, chez les personnes souffrant de dysmorphie corporelle, les résultats sont souvent décevants. La souffrance psychologique persiste malgré la correction du « défaut », et il n’est pas rare qu’un nouveau complexe apparaisse peu après l’intervention. C’est pourquoi de nombreuses sociétés scientifiques recommandent aujourd’hui de dépister une éventuelle dysmorphie corporelle avant toute chirurgie esthétique [1].
Que peut-on faire ?
La bonne nouvelle est que la dysmorphie corporelle se soigne.
Le traitement repose principalement sur une thérapie cognitivo-comportementale (TCC), qui aide à modifier les pensées et les comportements liés à l’apparence. Dans certains cas, un traitement psychiatrique peut également être proposé [1].
Au quotidien, chacun peut aussi agir pour protéger son image corporelle :
- limiter le temps passé à se comparer sur les réseaux sociaux ;
- suivre des comptes montrant des corps et des visages plus diversifiés ;
- réduire l’utilisation des filtres de beauté ;
- se rappeler que ce que nous voyons en ligne est souvent soigneusement sélectionné, retouché ou modifié.
Changer de regard
La chirurgie esthétique peut transformer un visage.
Mais elle ne peut pas, à elle seule, transformer la façon dont une personne se perçoit.
À l’ère des filtres, des selfies et des standards de beauté toujours plus irréalistes, la question n’est peut-être plus seulement « Que dois-je changer ? », mais « Pourquoi ai-je le sentiment de devoir changer ? »
Derrière cette interrogation se cachent parfois des attentes irréalistes, des comparaisons incessantes ou une souffrance psychologique qui ne disparaîtra pas avec une intervention esthétique. Car, parfois, ce n’est pas le miroir qui a besoin d’être changé… mais la façon dont notre cerveau interprète son reflet.
Références
[1] Rück, C., Mataix-Cols, D., Feusner, J. D., et al. (2024). Body dysmorphic disorder. Nature Reviews Disease Primers, 10, 92.
[2] Feusner, J. D., Townsend, J., Bystritsky, A., & Bookheimer, S. (2007). Visual information processing of faces in body dysmorphic disorder. Archives of General Psychiatry, 64(12), 1417-1425.
[3] Pikoos, T. D., Malcolm, A., Castle, D. J., & Rossell, S. L. (2024). A hierarchy of visual processing deficits in body dysmorphic disorder. Journal of Cognitive Psychology.
[4] Draganski, B., et al. (2004). Neuroplasticity: Changes in grey matter induced by training. Nature, 427, 311-312.
[5] Alghamdi, A., et al. (2024). The association between use of social media and the development of body dysmorphic disorder and attitudes toward cosmetic surgeries. Frontiers in Public Health.
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