Femme marchant au soleil au Maroc, illustrant la prévention de la carence en vitamine D au Maroc malgré un fort ensoleillement.
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Minceur : pourquoi continuons-nous à confondre silhouette et santé ?

Être mince est souvent perçu comme le signe d’une bonne santé, d’une discipline exemplaire et même d’une forme de réussite sociale. Pourtant, cette association, profondément ancrée dans nos représentations, repose davantage sur des normes culturelles que sur des réalités scientifiques. Dans cette tribune, Bahia El Oddi, spécialiste des troubles du comportement alimentaire, décrypte les origines de ce mythe, ses conséquences sur notre rapport au corps et les risques qu’il fait peser sur la santé individuelle et collective.

« Tu as maigri ! Ça te va tellement bien. » Au Maroc, rares sont les repas de famille ou les retrouvailles où le poids n’est pas évoqué. Une tante félicite sa nièce qui a perdu quelques kilos. Une collègue admire la discipline d’une amie qui suit son régime à la lettre. Un proche conseille, avec les meilleures intentions, de « faire un peu attention » avant l’été. Ces remarques, rarement malveillantes, traduisent pourtant une conviction profondément ancrée : perdre du poids est forcément une bonne nouvelle. Nous associons spontanément la minceur à la santé, à la discipline et à la réussite.

Pourtant, cette idée repose rarement sur des faits scientifiques. Elle est avant tout le produit d’une longue évolution culturelle.

Du « Thin Ideal » au « Fit Ideal »

Les standards de beauté évoluent avec les époques et les cultures. Comme le rappelle le sociologue Jean-François Amadieu, ils sont avant tout des constructions sociales.[1]

À partir des années 1960, Twiggy devient le visage du mouvement Mod et du Swinging London. Avec sa silhouette très fine, elle incarne une nouvelle esthétique de la jeunesse qui contribue à faire de la minceur un idéal international de beauté.[2] Trente ans plus tard, Kate Moss et le mouvement heroin chic renforcent l’association entre maigreur, modernité et désirabilité.[3] Au début des années 2000, la culture fitness et l’industrie du bien-être font émerger un nouvel idéal : il ne suffit plus d’être mince, il faut être fit. Les magazines spécialisés, les célébrités et, quelques années plus tard, les réseaux sociaux valorisent désormais des corps minces mais aussi toniques, performants et supposés en bonne santé. Le corps devient un projet à optimiser, symbole de discipline, de performance et de santé. [6]

Les chercheurs montrent que l’exposition répétée à ces représentations favorise ce qu’ils appellent l’internalisation des idéaux corporels (Thin-Ideal Internalization) : progressivement, un idéal culturel devient un objectif personnel. [4][6]

Nous ne naissons pas avec des idéaux. Nous les assimilons.

Le Maroc face à de nouveaux modèles

Le Maroc n’échappe pas à cette évolution. Plus de vingt millions de Marocains utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux, où circulent des modèles esthétiques mondialisés.[7] L’essor des salles de sport, de la nutrition, du bien-être et de la médecine esthétique témoigne de l’importance croissante accordée au corps et à l’apparence.[8]

Les premières études marocaines montrent que cette pression touche déjà les adolescents et les jeunes adultes. Une enquête menée au Lycée Descartes de Rabat identifie les réseaux sociaux comme leur principale source d’information sur l’image corporelle et les troubles du comportement alimentaire, tandis que plusieurs études universitaires mettent en évidence une préoccupation croissante pour le poids et les comportements alimentaires à risque. [9–11]

La frontière entre santé et apparence devient ainsi de plus en plus floue.


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Quand l’apparence devient un marqueur de santé

À mesure que cet idéal s’impose, la minceur cesse d’être une simple caractéristique physique. Elle devient un symbole.

Dans notre imaginaire collectif, un corps mince évoque spontanément la santé, la discipline, la maîtrise de soi, la performance et la réussite. À l’inverse, un corps plus enveloppé reste souvent associé, parfois inconsciemment, à un manque de volonté ou de contrôle.

Les chercheurs décrivent cette évolution par le concept de healthism. Celui-ci désigne une tendance à considérer la santé non plus seulement comme un état physique, mais aussi comme une responsabilité individuelle et un signe de mérite.[12]

Dans cette logique, l’apparence finit par être interprétée comme le reflet de nos habitudes de vie, de nos efforts et parfois même de notre valeur personnelle.

C’est ainsi que nous avons progressivement confondu quatre notions pourtant différentes : la minceur, la beauté, la santé et la valeur sociale.

Ce que dit réellement la science

Si cette croyance est aujourd’hui si profondément ancrée, que nous dit réellement la science ?

Pendant longtemps, le poids a occupé une place centrale dans l’évaluation de la santé. L’indice de masse corporelle (IMC), développé au XIXᵉ siècle, reste utile pour estimer certains risques à l’échelle d’une population. Mais un nombre croissant d’experts et d’organismes scientifiques soulignent aujourd’hui qu’il ne peut, à lui seul, résumer l’état de santé d’une personne. [13]

Deux personnes ayant le même IMC peuvent présenter des profils de santé très différents. Une personne très mince peut souffrir d’un trouble du comportement alimentaire, de dénutrition, ou d’une maladie chronique sans que son apparence ne le laisse deviner.

Les recherches montrent que l’activité physique, la qualité de l’alimentation, le sommeil, la santé mentale et les paramètres biologiques sont souvent de meilleurs indicateurs de santé que le poids pris isolément. [13] [14]

La science nous rappelle une évidence souvent oubliée : l’apparence d’un corps ne permet pas, à elle seule, d’en déduire l’état de santé.

Comment ce mythe influence nos comportements

Nos croyances façonnent nos comportements.

Lorsque la minceur devient le principal marqueur de notre santé, il paraît logique de vouloir perdre du poids à tout prix. Régimes restrictifs, cures « détox » ou programmes promettant une transformation rapide du corps se multiplient, alors que les recherches montrent que ces approches échouent souvent à long terme et favorisent le cycle de perte et de reprise de poids. [14]

Cette croyance influence aussi nos relations. Nous félicitons spontanément une personne qui a maigri, sans savoir pourquoi elle a perdu du poids. Nous valorisons ainsi une apparence avant même de connaître son véritable état de santé.

Elle façonne enfin le regard porté sur les personnes vivant avec un surpoids ou une obésité. Les études montrent qu’elles sont davantage confrontées aux préjugés et aux discriminations, y compris dans le système de santé, avec des conséquences réelles sur leur bien-être et leur recours aux soins. [15][16]

Le Maroc n’échappe pas à cette dynamique. Les premières recherches sur l’image corporelle et les troubles du comportement alimentaire montrent que ces préoccupations concernent déjà de nombreux adolescents et jeunes adultes marocains. [9–11]

Le véritable danger n’est peut-être pas de vouloir être mince. C’est de croire que notre apparence définit notre santé, notre réussite ou notre valeur.


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Changer notre regard

Remettre ce mythe en question ne signifie pas que le poids n’a aucune importance. Il signifie qu’il ne suffit pas, à lui seul, à définir la santé.

Peut-être est-il temps de changer la question.

Au lieu de demander : « Combien as-tu perdu ? », demandons : « Comment te sens-tu ? »

Au lieu de valoriser une silhouette, valorisons les habitudes qui améliorent réellement la santé : bouger régulièrement, manger de manière équilibrée, dormir suffisamment et prendre soin de sa santé mentale.

La véritable santé ne se lit pas dans une taille de vêtement.

Le plus grand mythe n’est peut-être pas de croire que la minceur est bien-être.

Le plus grand mythe est d’avoir fini par croire qu’elle raconte toute l’histoire et la vie d’une personne.

Bahia El Oddi* est experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions liées à l’image corporelle. Ancienne patiente ayant traversé une anorexie sévère durant son adolescence, elle s’est engagée dans la sensibilisation et la prévention de ces troubles encore largement méconnus. Diplômée d’un MBA de la Harvard Business School (promotion 2019), elle a publié l’essai The Business of Thinness dans Harvard Business Publishing et a fondé la plateforme Soutien et Aide aux Troubles du Comportement Alimentaire, dédiée à l’information et à l’accompagnement autour de ces problématiques.

Références

[1] Amadieu, J.-F. (2002). Le poids des apparences : Beauté, amour et gloire. Paris: Odile Jacob.

[2] Steele, V. (1997). Fifty Years of Fashion: New Look to Now. Yale University Press.

[3] Bordo, S. (1993). Unbearable Weight: Feminism, Western Culture, and the Body. University of California Press.

[4] Thompson, J. K., & Stice, E. (2001). Thin-ideal internalization: Mounting evidence for a new risk factor for body-image disturbance and eating pathology. Current Directions in Psychological Science, 10(5), 181-183.

[5] Fredrickson, B. L., & Roberts, T.-A. (1997). Objectification theory: Toward understanding women’s lived experiences and mental health risks. Psychology of Women Quarterly, 21(2), 173-206.

[6] Fioravanti, G., Bocci Benucci, S., Ceragioli, G., & Casale, S. (2022). How the exposure to beauty ideals on social networking sites influences body image: A systematic review of experimental studies. Adolescent Research Review, 7, 419-458. https://doi.org/10.1007/s40894-022-00179-4

[7] DataReportal. (2025). Digital 2025: Morocco.

[8] International Society of Aesthetic Plastic Surgery. (2024). ISAPS Global Survey on Aesthetic/Cosmetic Procedures.

[9] Lycée Descartes de Rabat. (2024). Enquête sur les troubles du comportement alimentaire et l’image corporelle chez les lycéens. Rapport interne non publié.

[10] Attouche, N., Hafdi, S., Somali, R., Battas, O., & Agoub, M. (2021). Factors associated with the risk of developing eating disorders among medical students in Casablanca. Pan African Medical Journal, 39, 270.

[11] Bounar, O., Benbrik, O., Hamriri, A., Mouhadi, K., Filali, K., & Lahlou, L. (2025). Eating disorders and related behaviors among medical students in Rabat, Morocco. BMC Medical Education.

[12] Crawford, R. (1980). Healthism and the medicalization of everyday life. International Journal of Health Services, 10(3), 365-388.

[13] Nuttall, F. Q. (2015). Body mass index: Obesity, BMI, and health: A critical review. Nutrition Today, 50(3), 117-128.

[14] Mann, T., Tomiyama, A. J., Westling, E., Lew, A. M., Samuels, B., & Chatman, J. (2007). Medicare’s search for effective obesity treatments: Diets are not the answer. American Psychologist, 62(3), 220-233.

[14] Mann, T., Tomiyama, A. J., Westling, E., Lew, A. M., Samuels, B., & Chatman, J. (2007). Medicare’s search for effective obesity treatments: Diets are not the answer. American Psychologist, 62(3), 220-233.

[15] Rubino, F., Puhl, R. M., Cummings, D. E., et al. (2020). Joint international consensus statement for ending stigma of obesity. Nature Medicine, 26, 485-497.

[16] Puhl, R. M., & Heuer, C. A. (2009). The stigma of obesity: A review and update. Obesity, 17(5), 941-964.

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