Fatigue persistante, corps tendu, souffle court, anxiété diffuse: certaines souffrances ne trouvent pas toujours leur chemin dans les mots. Lorsque la parole atteint ses limites sans perdre sa valeur, des approches corporelles peuvent devenir un appui thérapeutique précieux. Psychologue clinicienne et sophrologue, Najat Oughza* propose ici un regard clinique nuancé sur la place de la sophrologie dans l’accompagnement psychologique contemporain.
Lorsque la parole touche ses limites
Dans le cabinet, certaines souffrances se disent avec des mots. D’autres, plus discrètes, se manifestent autrement : par un corps tendu, un souffle raccourci, une fatigue qui ne se repose pas, ou ce sentiment diffus de ne plus habiter pleinement sa vie. C’est souvent à cet endroit précis que la sophrologie trouve sa place, lorsque la parole touche ses limites sans perdre pour autant sa valeur.
Deux approches portées par une même exigence clinique
Psychologie clinique et sophrologie ne s’opposent pas. Elles ne suivent cependant pas exactement le même chemin. La parole permet de comprendre, de relier, de mettre en sens. Elle ouvre l’espace de l’histoire, du lien à l’autre et de la symbolisation. La sophrologie s’adresse davantage à l’expérience vécue. Elle engage le corps, les sensations et la présence à soi, dans l’instant.
Dans ma pratique, la sophrologie n’est jamais proposée de manière systématique. Elle intervient uniquement lorsque le patient manifeste une curiosité ou une ouverture à cette approche. Elle devient alors un outil ajusté à la singularité de chacun, intégré à l’accompagnement psychologique, et non appliqué comme une méthode standardisée.
Quand la sophrologie devient un appui thérapeutique
Sur le plan clinique, la sophrologie se révèle particulièrement pertinente lorsque la souffrance psychique s’exprime fortement par le corps : anxiété accompagnée de manifestations somatiques, stress chronique, troubles psychosomatiques, surcharge mentale ou épuisement émotionnel.
Dans ces situations, le corps n’est pas seulement le reflet de la souffrance ; il en devient parfois le principal lieu d’expression.
Les recherches contemporaines sur le trauma montrent que certaines expériences dépassent d’abord les capacités de mise en mots et nécessitent un travail préalable de stabilisation corporelle.
Lorsque la demande porte avant tout sur des conflits psychiques ou relationnels élaborables par la parole, la sophrologie reste un complément. Cette distinction clinique est essentielle.
Lorsque le ressenti précède le langage
Chez certains patients, parler est difficile. Non par manque de réflexion ou de volonté, mais parce que l’accès aux émotions est entravé. La parole peut alors devenir très mentale, parfois éloignée de l’expérience vécue.
La sophrologie ouvre un autre chemin. Par la respiration consciente, la relaxation dynamique et la visualisation, le patient n’est plus invité à expliquer ce qu’il ressent, mais à l’éprouver.
Cette approche rejoint la pensée phénoménologique de Merleau-Ponty, pour qui le corps constitue le lieu premier de notre rapport au monde.
Des souffrances en transformation
De plus en plus de patients consultent aujourd’hui pour des difficultés liées à l’anxiété diffuse, à la surcharge mentale, à la perte de repères ou au sentiment de déconnexion corporelle.
Sans généraliser hâtivement, ces demandes s’inscrivent dans un contexte social marqué par l’accélération des rythmes de vie et la pression de la performance.
La sophrologie n’apporte pas de réponse immédiate à ces enjeux. Elle propose plutôt un ralentissement structurant et un retour à une temporalité plus subjective, plus habitable.
Retrouver un sentiment de sécurité intérieure
La sécurité intérieure ne relève pas d’une idée abstraite. Elle se construit à travers des expériences répétées dans lesquelles le corps peut se relâcher sans danger.
La sophrologie agit concrètement sur ce plan en mobilisant la respiration et la détente corporelle. Elle favorise ainsi les mécanismes physiologiques impliqués dans l’apaisement et la régulation émotionnelle, décrits notamment par Stephen Porges.
Il ne s’agit pas de faire disparaître l’anxiété, mais de permettre au sujet de retrouver un socle interne suffisamment stable pour penser, ressentir et agir.
À qui s’adresse particulièrement cette approche ?
Dans mon expérience clinique, la sophrologie bénéficie notamment :
- aux adultes présentant une souffrance psychique à forte composante corporelle,
- aux personnes confrontées à l’épuisement professionnel,
- aux patients souffrant de troubles psychosomatiques,
- ainsi qu’à certains adolescents en difficulté avec l’expression émotionnelle.
Il ne s’agit pas de catégories figées, mais de moments de vie où le corps devient une voie thérapeutique privilégiée.
Habiter son corps dans un monde saturé
La difficulté à habiter son corps est aujourd’hui une plainte fréquente. La sophrologie permet une réappropriation progressive de l’espace corporel, non dans une logique de contrôle ou de performance, mais comme un lieu de présence et d’ancrage.
Les travaux d’Antonio Damasio soulignent le rôle central du corps dans la construction du sentiment d’identité et de continuité de soi.
Dépasser certains malentendus
La sophrologie est encore parfois perçue comme une simple technique de relaxation ou comme une pratique de bien-être superficielle.
Ces représentations masquent sa profondeur lorsqu’elle est intégrée à un cadre clinique rigoureux, tel que pensé dès son origine par Alfonso Caycedo.
Vers quelle aide se tourner ?
Il n’existe pas de réponse universelle. Lorsque la souffrance appelle un travail de sens, d’histoire et de relations, la parole reste centrale.
Lorsque le corps est envahi, tendu ou épuisé, une approche corporelle peut constituer un premier appui thérapeutique. Dans certains parcours, l’articulation des deux ouvre un espace de transformation particulièrement fécond.
Une démarche plus qu’une technique La sophrologie n’est pas une recette à appliquer. Elle s’inscrit dans une démarche globale de présence à soi, intégrée à un accompagnement psychologique.
Elle ne fait pas disparaître la souffrance, mais peut aider à renouer avec une manière plus juste d’habiter son corps, ses émotions et sa vie.
*Najat Oughza est psychologue clinicienne et sophrologue, spécialisée dans l’accompagnement des souffrances psychiques à expression corporelle, elle articule approche clinique et travail corporel dans une pratique rigoureuse, centrée sur la singularité du patient.
Vous méritez mieux que des conseils TikTok
Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.













