Santé

De Tanger aux plus grands labos du monde: la success story d’une scientifique marocaine

Née à Tanger, aujourd’hui reconnue au plus haut niveau de la recherche internationale, Nabila Bouatia-Naji s’est imposée comme une figure majeure de la génétique cardiovasculaire. Chercheuse à l’Inserm, récemment récompensée par le prix Science et Société 2025, elle travaille sur des maladies longtemps ignorées, en particulier celles qui touchent les femmes. Dans cet entretien exclusif accordé à Mieux Vivre, elle revient sur son parcours, ses travaux scientifiques, les angles morts de la médecine moderne, mais aussi sur le doute, la persévérance et la nécessité, pour les femmes, de ne plus s’auto-censurer.

Vous êtes chercheuse en génétique cardiovasculaire à l’Inserm depuis plus de quinze ans. Comment expliquez-vous simplement votre travail à celles et ceux qui ne viennent pas du monde scientifique?

Mon travail consiste à essayer de comprendre pourquoi certaines personnes développent des maladies cardiovasculaires, en particulier des formes qui touchent davantage les femmes et qui restent encore mal connues. Le système cardiovasculaire, c’est le cœur et l’ensemble des vaisseaux qui irriguent les organes essentiels, notamment le cerveau. Lorsque ce système dysfonctionne, cela peut provoquer des événements graves comme des infarctus ou des accidents vasculaires cérébraux.

Dans la majorité des cas, on connaît assez bien les mécanismes : l’accumulation de lipides, le cholestérol, l’obstruction progressive des artères. Mais ce que nous avons observé, c’est que chez certaines femmes jeunes, parfois après une grossesse, ces événements surviennent sans ces facteurs classiques. C’est là que commence notre travail de recherche.

Vous travaillez notamment sur une pathologie encore peu connue, la SCAD. De quoi s’agit-il exactement ?

La SCAD, pour Spontaneous Coronary Artery Dissection, est une déchirure spontanée de la paroi d’une artère coronaire. Ce n’est pas une artère bouchée par des plaques de cholestérol, mais une déchirure interne qui provoque un hématome et empêche le sang de circuler normalement.

Cette pathologie touche majoritairement des femmes, souvent jeunes, parfois sans facteurs de risque apparents. Elle est encore peu étudiée parce qu’elle ne correspond pas au modèle classique des maladies cardiovasculaires. Mon travail consiste à analyser l’ADN de ces patientes et à le comparer à celui de personnes non atteintes, afin d’identifier des variations génétiques associées à cette maladie.


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Pourquoi les maladies cardiovasculaires féminines ont-elles été si longtemps moins étudiées que celles des hommes ?

Ce n’est pas une volonté de négliger les femmes. C’est d’abord une question de complexité scientifique. La physiologie féminine est plus difficile à étudier : il y a les cycles hormonaux, les grossesses, la ménopause. Ces éléments compliquent énormément les essais cliniques et l’interprétation des résultats.

Historiquement, la recherche s’est concentrée sur les formes les plus fréquentes et les plus simples à analyser, qui concernaient davantage les hommes. Les hormones féminines protègent en partie contre certaines formes d’athérosclérose jusqu’à la ménopause, ce qui a donné l’impression que les femmes étaient moins concernées. Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas le cas, mais que les mécanismes sont différents.

Vous insistez beaucoup sur la nécessité pour les femmes d’écouter leur corps. Pourquoi est-ce si important ?

Parce que les symptômes cardiovasculaires chez les femmes peuvent être atypiques. Un infarctus, par exemple, ne se manifeste pas toujours par une douleur thoracique intense. Il peut s’agir de troubles digestifs persistants, de maux de tête prolongés, d’une fatigue inhabituelle.

Ces signes sont souvent banalisés, autant par les patientes que par le corps médical. Il est essentiel de comprendre que ces manifestations existent et qu’il faut s’écouter, ne pas minimiser ce que l’on ressent, surtout lorsqu’il y a une persistance des symptômes.

Vous évoquez aussi le poids du mode de vie et du stress. Comment cela impacte-t-il la santé des femmes ?

Les femmes ont aujourd’hui davantage de responsabilités professionnelles, ce qui est une excellente chose. Mais ces responsabilités s’ajoutent souvent à une charge familiale très importante. Entre le travail, les enfants, parfois les parents vieillissants, la charge mentale est considérable.

Cette période est particulièrement critique entre 45 et 60 ans, au moment où la ménopause s’installe. Le stress, l’augmentation de la pression artérielle, les changements hormonaux créent un terrain propice aux maladies cardiovasculaires. Il ne s’agit pas de culpabiliser, mais de comprendre que ces facteurs existent et qu’ils doivent être pris en compte.


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Vous êtes aujourd’hui une chercheuse reconnue, mais vous dites avoir douté au début de votre parcours. Aviez-vous conscience de pouvoir arriver là où vous êtes aujourd’hui ?

Non, absolument pas. Très honnêtement, je savais que je voulais faire de la recherche en génétique, mais je ne savais pas exactement ce que cela impliquait, ni si j’y arriverais. Ce qui m’a portée, c’est la détermination. J’ai avancé étape par étape, sans jamais me dire que l’objectif final était inaccessible.

Je n’ai jamais eu la certitude que cela fonctionnerait, mais j’avais la conviction qu’il fallait essayer.

Vous parlez avec beaucoup de franchise de l’auto-censure des femmes. Pourquoi est-elle si fréquente selon vous ?

C’est quelque chose que j’ai observé et vécu moi-même. Les femmes ont tendance à attendre d’avoir toutes les compétences avant d’oser postuler ou se lancer. Il existe cette statistique bien connue : un homme postule à un poste quand il estime avoir environ la moitié des compétences requises ; une femme attend souvent d’en avoir presque 100 %.

C’est une erreur. Les autres ne sont pas parfaits non plus. Quand on ose postuler ou essayer, on est souvent aussi bien armée que les autres, simplement on ne le voit pas encore. Quand je me suis retrouvée de l’autre côté, à évaluer des dossiers de financement, je me suis dit : les femmes sont excellentes, mais elles n’osent pas se mettre en valeur.

Que diriez-vous aujourd’hui aux jeunes femmes qui hésitent à se lancer dans des carrières exigeantes ?

D’abord, de ne pas se mettre des freins elles-mêmes. Il y en a déjà suffisamment dans la société. Ensuite, de ne pas attendre qu’un modèle existe pour avancer. Parfois, il faut être pionnière.

On peut échouer, bien sûr. Mais même dans l’échec, on apprend. L’important, c’est de définir un objectif clair et d’y aller, même si cela prend plus de temps que prévu. La persévérance est essentielle.

Vous avez reçu le Prix Science et Société 2025 de l’Inserm. Que représente cette reconnaissance pour vous ?

C’est un moment très fort, émotionnellement. Ce prix récompense non seulement la recherche, mais aussi la capacité à dialoguer avec la société, à rendre la science accessible. C’est quelque chose auquel je tiens énormément.

Cela donne aussi une responsabilité supplémentaire : celle de continuer à partager, à expliquer, à transmettre.

Pour finir, si vous deviez donner un conseil “Mieux Vivre” aujourd’hui, lequel serait-ce ?

Rester curieux, bienveillant, garder des objectifs. Avoir un but aide à traverser les difficultés de la vie. L’activité physique est essentielle, non pas pour des raisons esthétiques, mais pour évacuer le stress et préserver l’équilibre mental.

Et surtout, s’entourer de personnes que l’on aime. Ce sont souvent les choses les plus simples qui font le plus de bien.

À propos de Nabila Bouatia-Naji

Nabila Bouatia-Naji est cardiologue et chercheuse marocaine, spécialiste de la génétique des maladies cardiovasculaires, avec un intérêt particulier pour les pathologies spécifiques aux femmes. Elle est directrice de recherche à l’Inserm au sein du Paris Centre de Recherche Cardiovasculaire (PARCC – Université Paris Cité).

Formée au Maroc, puis en France et au Royaume-Uni, elle s’est spécialisée en génétique humaine et épidémiologie génétique, travaillant sur l’identification de facteurs de risque génétiques impliqués dans le diabète, l’obésité, l’hypertension artérielle et les maladies cardiovasculaires. Ses travaux contribuent à une meilleure compréhension de maladies complexes, longtemps sous-diagnostiquées, notamment chez les femmes.

Au-delà de la recherche fondamentale, Nabila Bouatia-Naji s’engage activement dans le dialogue entre science et société, ainsi que dans la promotion des femmes dans les sciences, en particulier dans les disciplines biomédicales et les postes de direction.


Distinctions et reconnaissances

  • Young Investigator Award – International Congress of Human Genetics (2016)
  • Membre de l’Académie africaine des sciences (2018)
  • Prix Corazón de Mujer (2023), pour ses travaux sur la santé cardiovasculaire des femmes
  • Prix Science et Société – OPECST (2025), récompensant son engagement dans la diffusion des savoirs scientifiques et le lien entre recherche et société
  • Finaliste du Young Investigator Award de l’American Heart Association (2014)

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Leila Zizi

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