Le regard de Leila Zizi

Le regard de Leila Zizi. L’empire du « maâlich » ou la politesse du naufrage

Au-delà du tic de langage, le « maâlich » est le gardien de notre pudeur. Il transforme nos séismes en secousses polies pour ne pas déranger l’ordre du monde. Une chronique sur cette « figuration » permanente qui nous permet de tenir debout, au risque de nous oublier dans le décor.

Le « Maâlich » ne tombe jamais seul. Il a ses lieutenants, ses nuances de gris, chacun avec son propre souffle. Il y a le « Fiha khir », ce petit baume pour le thé renversé ou le projet qui avorte juste avant le désastre. Il y a le « Ma3ndi mandir », qui surgit quand le bus nous ignore ou quand la pluie vide le marché du dimanche. Et puis, il y a le redoutable « Machi mouchkil ». Ce geste minimaliste efface la maladresse et redonne à l’autre l’air de respirer, alors qu’on vient simplement de passer à côté de sa colère.

Dans nos vies, ce lexique est partout. Il s’insinue dans les cafés bondés, les taxis qui klaxonnent et les cuisines où le dimanche matin s’étire. C’est une forme de dignité dans la banalité. Mais au fond, ce que nous pratiquons là, c’est ce que le sociologue Erving Goffman appelait « la figuration ».


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C’est ce travail invisible pour « sauver la face ». La nôtre, et celle des autres. En prononçant « Maâlich », nous maintenons le décor debout. Nous décidons que l’affront n’a pas eu lieu. Que l’entaille est inexistante. Tout cela pour éviter que la scène sociale ne s’effondre. C’est la victoire de la façade sur le chaos intime : on préfère le confort d’un mensonge poli au vertige d’une vérité qui fâche.

Ce mécanisme me touche. Il est d’une fragilité extrême. Il me rappelle que mon temps, mon énergie et mon désordre intérieur finissent souvent sacrifiés. Tout cela, juste pour ne pas abîmer la paix des autres. On s’autorise à suspendre ses colères pour ne pas transformer chaque rue en champ de bataille. Mais cette politesse a une écluse : elle retient l’émotion jusqu’à nous rendre parfois étrangers à nous-mêmes. On avance, le cœur protégé, avec ce mot qui nous empêche de tomber, mais nous interdit de crier.


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Pourtant, le Maâlich sait aussi soigner. C’est le verre de thé que l’on tend après un éclat de voix entre voisins. C’est cette main posée sur le cœur après une bousculade dans la foule. Ce n’est pas de la naïveté, c’est une économie de la survie. Il nous rappelle que le quotidien ici est exigeant, et qu’il faut une infinie délicatesse pour ne pas se briser.

Au Maroc, être poli, c’est accepter ce pacte silencieux : poser une main sur l’épaule de l’autre pour oublier, un instant, que le sol tremble sous nos pieds.

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Leila Zizi

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