Le paradoxe de notre époque est aussi physique que mental : nous sommes épuisés, mais nous sommes devenus incapables de nous arrêter. Observez une file d’attente sur le Boulevard d’Anfa ou une terrasse à Rabat. Dès que le « vide » s’installe, le smartphone surgit. Ce geste, quasi réflexe, n’est pas un simple divertissement ; c’est une fuite. Nous avons développé une horreur neurologique et physiologique du vide.
Aux Pays-Bas, on appelle cela le Niksen. Littéralement : « ne rien faire ». Mais attention, ne confondez pas le Niksen avec la méditation ou le scroll passif sur un écran. Le Niksen est une compétence cognitive et corporelle de haut niveau qui consiste à laisser l’individu exister sans aucun objectif, sans intention, et sans stimulation artificielle. C’est précisément cette capacité que nous sommes en train de perdre.
Le fléau de l’attention résiduelle
Pourquoi nous sentons-nous si fragmentés, même après une « pause » numérique ?
La réponse tient dans un concept clé : l’attention résiduelle (attention residue).
La chercheuse Sophie Leroy, de l’Université du Minnesota, a démontré que lorsque nous passons frénétiquement d’un e-mail à une notification, puis à une tâche complexe, une partie de notre attention reste « accrochée » à l’élément précédent. Notre cerveau ne se réinitialise jamais. Le problème n’est pas l’existence des écrans en soi, mais la disparition totale des espaces mentaux non occupés. En remplaçant chaque seconde de vide par une sollicitation visuelle, nous empêchons la fermeture des dossiers cognitifs ouverts. Résultat : nous traitons tout, mais nous n’habitons plus rien.
Un système nerveux qui ne « redescend » plus
Au-delà du mental, c’est notre biologie qui sature. Le cerveau moderne n’est pas seulement fatigué : il reste continuellement en état d’alerte léger. Les notifications, le multitâche et l’hyper-sollicitation maintiennent le système nerveux sympathique — celui de la vigilance et de la réaction — activé bien plus longtemps qu’il ne devrait l’être.
Nous vivons dans une hyperactivation physiologique permanente. Les moments de Niksen permettent au contraire la transition vers le système parasympathique, associé à la récupération, à la digestion et à la réparation cellulaire. Ne rien faire, c’est envoyer un signal biologique clair à votre corps : « La menace est passée, tu peux entamer la maintenance ». Sans ces phases de décompression, nous restons dans un état de stress résiduel qui finit par s’enkyster dans l’organisme.
Quand le cerveau « s’éteint », il s’allume
L’idée que l’inactivité est un état de vide cérébral est une erreur biologique majeure. Lorsque nous cessons d’être focalisés sur une tâche externe, une infrastructure neuronale fascinante prend le relais : le Réseau du Mode par Défaut (DMN).
Identifié par le neuroscientifique Marcus Raichle, ce réseau s’active précisément quand nous lâchons prise. Loin de s’endormir, le cerveau en mode DMN entre dans une phase d’activité intense : il réactive spontanément des souvenirs, simule des scénarios et établit des connexions entre des informations éloignées. C’est l’incubation créative. Si les meilleures idées arrivent souvent sous la douche, c’est parce que l’attention consciente a enfin relâché la pression, autorisant le cerveau à explorer ses propres archives sans censure.
Pourquoi nous préférons la douleur au silence intérieur
Si le Niksen est si bénéfique, pourquoi nous est-il devenu si insupportable ? Une étude dirigée par Timothy Wilson à l’Université de Virginie (Just Think: The Challenges of the Disengaged Mind) a révélé une réalité perturbante : de nombreux participants préféraient s’auto-administrer une légère décharge électrique plutôt que de rester seuls 15 minutes avec leurs pensées, sans distraction.
Nous avons été conditionnés à percevoir le vagabondage mental comme un signal d’inconfort. Cette intolérance au silence est le signe d’une érosion de notre vie intérieure. Pratiquer le Niksen, c’est entamer une forme de rééducation : réapprendre à tolérer l’absence de stimulation permanente sans se sentir menacé par ses propres réflexions.
L’ennui comme moteur de performance
Nous fuyons l’ennui comme une pathologie, alors qu’il est le terreau de la pensée divergente. Les travaux de Sandi Mann ont montré que des sujets soumis à des tâches délibérément ennuyeuses devenaient par la suite beaucoup plus créatifs dans la résolution de problèmes.
L’ennui force l’esprit à chercher ses propres ressources internes pour combler le manque. En tuant l’ennui avec nos smartphones, nous tarissons la source même de notre inventivité. Le Niksen n’est pas une perte de temps, c’est l’espace nécessaire à l’émergence de la pensée critique.
La nuance nécessaire : Le risque de rumination
Il serait simpliste de présenter le Niksen comme une solution universelle. Pour certaines personnes anxieuses ou en état de détresse psychologique, le silence peut initialement amplifier les ruminations négatives.
L’objectif n’est pas de « forcer » l’oisiveté si celle-ci devient une source d’angoisse. Il s’agit plutôt de réapprendre progressivement à habiter le vide, par petites séquences de deux ou trois minutes. L’enjeu n’est pas d’atteindre le zen, mais de retrouver une autonomie mentale : ne plus être l’esclave d’un flux d’informations extérieur.
Réhabiliter l’invisible
Si la méditation entraîne l’attention, le Niksen réhabilite une capacité fondamentale que nous sommes en train de perdre : laisser le cerveau exister sans stimulation permanente.
Dans le tumulte de nos vies urbaines, cultiver des moments de « rien » n’est pas un luxe. C’est une mesure de survie neurologique et physiologique. Pour votre prochain moment de vide, résistez à l’appel de l’écran. Regardez le ciel, observez le mouvement de la ville sans chercher à l’analyser, ou fermez simplement les yeux. Votre système nerveux vous en remerciera.
Sources et références scientifiques
-
Raichle, M. E. (2015). The Brain’s Default Mode Network. Annual Review of Neuroscience.
-
Wilson, T. D., et al. (2014). Just think: The challenges of the disengaged mind. Science.
-
Baird, B., et al. (2012). Inspired by Distraction: Mind-Wandering Facilitates Creative Incubation. Psychological Science.
-
Leroy, S. (2009). Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue. Journal of Organizational Behavior.
-
Mann, S., & Cadman, R. (2014). Does Being Bored Make Us More Creative?. Creativity Research Journal.
Vous méritez mieux que des conseils TikTok
Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.










