Le cancer colorectal est en forte progression chez les moins de 50 ans dans de nombreux pays, et les chercheurs cherchent depuis plusieurs années à comprendre pourquoi. Une nouvelle étude publiée dans la prestigieuse revue Nature Medicine vient de mettre en évidence un lien potentiel entre certains cancers colorectaux précoces et un herbicide longtemps considéré comme peu préoccupant : le piclorame.
Cette recherche menée par une équipe espagnole pourrait marquer un tournant important dans la compréhension des cancers chez les jeunes adultes, mais aussi dans la manière dont les pesticides sont évalués par les autorités sanitaires.
Un cancer en hausse chez les moins de 50 ans
Depuis plusieurs années, les médecins observent une augmentation inquiétante des cancers colorectaux chez les adultes jeunes.
Alors que l’incidence diminue globalement chez les personnes âgées grâce au dépistage, elle progresse rapidement chez les moins de 50 ans dans plusieurs pays occidentaux.
Selon des données récentes citées par les chercheurs, les personnes nées dans les années 1990 présenteraient un risque de cancer colorectal précoce plus de quatre fois supérieur à celles nées dans les années 1960.
La France figure même parmi les pays les plus touchés par ce phénomène.
Un pesticide peu connu au cœur des recherches
L’étude s’intéresse au piclorame, un herbicide utilisé depuis plusieurs décennies mais relativement peu connu du grand public.
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Jusqu’ici, cette substance n’avait jamais été classée cancérogène et faisait l’objet de peu de surveillance spécifique.
Pourtant, les chercheurs espagnols ont découvert une “signature moléculaire” liée au piclorame dans les tumeurs de nombreux patients atteints précocement d’un cancer colorectal.
Une approche scientifique nouvelle
L’originalité de cette étude réside dans sa méthode.
Les chercheurs ont comparé les tumeurs de patients de moins de 50 ans avec celles de personnes plus âgées afin d’identifier des “empreintes épigénétiques”, c’est-à-dire des traces laissées dans les tissus par différentes expositions environnementales : pollution, alimentation, tabac, alcool ou pesticides.
Résultat : le piclorame apparaissait de manière particulièrement fréquente chez les patients touchés précocement.
Les scientifiques ont ensuite reproduit leurs analyses dans plusieurs autres cohortes de patients et retrouvé le même signal.
Pourquoi les jeunes seraient-ils plus touchés ?
Selon les auteurs, l’âge des expositions pourrait jouer un rôle essentiel.
Le piclorame ayant été largement utilisé à partir des années 1960, les générations les plus jeunes auraient été exposées dès l’enfance via l’alimentation ou l’environnement.
Or, de plus en plus de recherches suggèrent que certaines expositions précoces pourraient modifier durablement le fonctionnement biologique de l’organisme.
Des mécanismes invisibles mais puissants
L’étude met aussi en lumière un aspect encore peu pris en compte dans les réglementations sanitaires : l’épigénétique.
Contrairement aux mutations génétiques classiques, ces mécanismes n’endommagent pas directement l’ADN, mais modifient l’expression des gènes.
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En clair, certaines substances pourraient “allumer” ou “éteindre” certains gènes sans détruire le matériel génétique lui-même, favorisant ainsi le développement de cancers des années plus tard.
Pour plusieurs spécialistes interrogés par Le Monde, cette étude est importante car elle explore précisément ces mécanismes biologiques souvent absents des évaluations réglementaires actuelles.
Faut-il paniquer ?
Les chercheurs appellent toutefois à la prudence.
Cette étude ne prouve pas de manière définitive que le piclorame cause directement ces cancers. Elle établit un lien fort et cohérent, mais d’autres recherches seront nécessaires pour confirmer ce rôle exact.
Par ailleurs, les scientifiques rappellent que les cancers colorectaux sont multifactoriels : alimentation, sédentarité, obésité, tabac, alcool, pollution ou encore génétique peuvent également intervenir.
Mais cette étude renforce une inquiétude croissante autour de “l’exposome”, c’est-à-dire l’ensemble des substances et facteurs environnementaux auxquels nous sommes exposés tout au long de notre vie.
Une question de santé publique
Au-delà du seul cas du piclorame, cette recherche pose une question plus large : les méthodes actuelles d’évaluation des pesticides sont-elles suffisantes ?
Aujourd’hui, les agences sanitaires se concentrent principalement sur les substances capables de provoquer directement des mutations génétiques.
Or, cette étude suggère que certains produits pourraient agir autrement, via des mécanismes biologiques plus subtils mais potentiellement dangereux à long terme.
Et cela pourrait particulièrement concerner les jeunes générations, exposées très tôt à des milliers de substances chimiques présentes dans l’environnement moderne.
Sources :
- Jose A. Seoane et al., Nature Medicine, “Epigenetic fingerprints link early-onset colorectal cancer to pesticide exposure”, 2026.
- Nature Medicine
- Vall d’Hebron Institute of Oncology (VHIO)
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