Chroniques d’une métamorphose inversée

Chroniques d’une métamorphose inversée. Ramadan, ranger le chaos

Azzouz Said écrit depuis un entre-deux. Entre ce qui se calcule et ce qui se tait, entre les jours qui s’enchaînent et les failles qu’on dissimule. Ses chroniques s’adressent à celles et ceux qui doutent sans renoncer, qui avancent sans certitude, et qui savent que la lucidité n’exclut ni la tendresse, ni la poésie.

La veille du Ramadan, mon appartement ressemble à mon cerveau un lundi matin.

Des onglets ouverts partout.
Un chargeur introuvable.
Un verre d’eau oublié.
Trois listes de tâches qui se contredisent.
Et cette impression étrange d’être en retard sur une journée qui n’a pas encore commencé.

Sur la table, il y a un paquet de biscuits “au cas où”.
Dans le placard, des pâtes “au cas où”.
Sur le téléphone, des notifications “au cas où” je ne serais pas assez anxieux.

J’ai longtemps cru que la vie moderne fonctionnait comme ça: on empile.
On stocke.
On remplit.

On remplit le frigo, l’agenda, la boîte mail, le panier en ligne.
On remplit aussi les silences, avec du bruit.
Les creux, avec du sucre.
La fatigue, avec des “allez, encore un effort”.

Et puis Ramadan arrive.

Pas comme un événement sur un calendrier.
Plutôt comme une main posée sur l’épaule, ferme et douce à la fois.

“Stop.”
“Respire.”
“Tu n’as pas besoin de tout.”

On dit souvent que Ramadan, c’est ne pas manger.
C’est vrai, mais c’est aussi trop petit pour contenir ce que ça remue.

Ramadan, c’est apprendre à se retenir.
Retenir la main qui clique.
Retenir la bouche qui réplique.
Retenir l’œil qui scrolle.
Retenir l’ego qui veut avoir raison, tout de suite, maintenant, devant tout le monde.


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Se retenir, ce n’est pas se punir.
C’est reprendre le volant.

Parce que dans ma vie, comme dans la vie de beaucoup, il y a une tyrannie douce qui ne dit jamais son nom: la consommation.
Elle ne crie pas. Elle chuchote.

“Tu le mérites.”
“C’est en promo.”
“C’est juste un petit plaisir.”
“Ça va te motiver.”
“Ajoute au panier.”

Et moi, je suis un client idéal.
Mon attention se disperse comme des confettis.
Mon cerveau cherche des récompenses rapides.
Un café. Une vidéo. Un achat. Une nouveauté.
Juste pour sentir que quelque chose bouge, quelque part.

Ramadan, lui, propose un autre mouvement.
Un mouvement intérieur.
Moins spectaculaire.
Plus vrai.

Il dit: “Tu peux survivre au manque.”
Et même: “Tu peux y trouver une paix.”

Le premier jour, la faim arrive comme une grande vague.

Pas seulement la faim du ventre.
La faim de tout.

La faim de parler.
La faim d’être validé.
La faim de compenser.
La faim de remplir le vide avec n’importe quoi, tant que ça fait du bruit.

Je découvre à quel point je consomme des choses qui ne se mangent pas.

Je consomme des débats inutiles.
Je consomme des rancunes.
Je consomme des comparaisons.
Je consomme des “si seulement” et des “tu aurais dû”.

Je consomme aussi des images.
Des vies parfaites en stories.
Des corps sans fatigue.
Des cuisines qui ne se salissent jamais.
Des gens qui semblent avoir tout compris, surtout eux-mêmes.


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Et moi, au milieu, je réalise que mon chaos quotidien n’est pas seulement un désordre matériel.
C’est un désordre d’attention.

Mon esprit est une rue commerçante un samedi.
Ça klaxonne. Ça attire. Ça promet.
Ça vend du “mieux” emballé dans du brillant.

Ramadan ferme certains magasins.
Pas tous.
Juste assez pour que j’entende enfin le silence entre deux envies.

La magie de Ramadan, c’est que ce n’est pas une théorie.
C’est une pratique.

Chaque jour, le même entraînement:
tu as envie, mais tu attends.
tu peux, mais tu choisis.
tu pourrais, mais tu te retiens.

Et dans cette répétition, quelque chose se range.

Je commence par des gestes simples.

Je bois de l’eau au moment où je peux, vraiment.
Je mange moins vite.
Je cuisine avec intention, pas avec panique.
Je redécouvre les dattes, comme un petit poème portable.
Un sucre qui ne ment pas. Une douceur qui ne hurle pas.

Mais surtout, je fais un tri dans le bruit.

Je mets le téléphone plus loin.
Pas par héroïsme. Par hygiène.
Comme on ferme une fenêtre quand la rue est trop bruyante.

Je réponds moins.
Je réagis moins.
Je “like” moins.

Et bizarrement, je vis plus.

Ramadan, c’est aussi une question d’ordre.
Pas l’ordre militaire.
L’ordre intime.

L’ordre qui consiste à remettre chaque chose à sa place.

Le sommeil devient précieux.
Les mots deviennent précieux.
Le temps devient précieux.

Je remarque que quand je jeûne, mes journées cessent de courir partout.
Elles se mettent à marcher.

Je ne dis pas que tout devient facile.
Je dis que tout devient lisible.

Le chaos, d’habitude, c’est cette sensation d’être tiré par dix fils invisibles.
Une réunion, un message, une facture, une culpabilité, un souvenir, une envie.
Et au milieu, moi, qui essaie d’être “fonctionnel”.

Ramadan coupe quelques fils.
Et pour la première fois depuis longtemps, je sens mon centre.

Je ne suis pas seulement un corps qui consomme.
Je suis un être qui choisit.

Il y a aussi le Ramadan des autres.

Le Ramadan de ceux qui travaillent debout toute la journée.
Le Ramadan de celles qui s’occupent d’une maison, d’enfants, d’un parent malade, et qui jeûnent quand même, avec une dignité sans projecteur.
Le Ramadan de ceux qui n’ont pas de frigo plein, et qui partagent malgré tout.

Ça remet les choses à leur place, aussi.

Ça me rappelle que se retenir, ce n’est pas seulement personnel.
C’est social.

Moins consommer, c’est laisser respirer.
Laisser respirer son budget, sa tête, mais aussi le monde.

On vit dans une époque où tout est “fast”.
Fast food. Fast fashion. Fast opinions.
On avale. On jette. On passe à autre chose.

Ramadan dit l’inverse:
mâche ta vie.
regarde bien.
remercie.

Même quand tu n’as pas envie.

À l’iftar, il y a un moment que j’aime particulièrement.
Pas le premier verre d’eau.
Pas la première bouchée.

Le moment juste avant.

Ce court intervalle où le temps se tient droit.
Où l’on attend ensemble.
Où les mains se calment.
Où le monde, une seconde, fait moins le malin.

C’est un instant qui ressemble à une promesse:
tu peux tenir.
tu peux être patient.
tu peux être meilleur, sans être parfait.

Parce que Ramadan n’est pas une compétition de sainteté.
C’est une école de lucidité.

Je retombe, oui.
Je m’agace, oui.
Je pense “vite, vite, vite”, même quand je devrais ralentir.
Je rêve parfois d’un café comme on rêve d’un amour impossible.

Mais chaque jour, je reviens.

Et revenir, c’est déjà une forme d’ordre.


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Un soir, au milieu du mois, je fais un geste tout bête.

Je prends un sac.
Je mets dedans des vêtements que je ne porte plus.
Des objets que je garde “au cas où”.
Des souvenirs qui ne me servent qu’à m’alourdir.

Je ferme le sac.
Et je sens quelque chose se relâcher dans ma poitrine.

Je comprends alors une chose que je n’avais jamais formulée clairement:

Je consomme parfois pour ne pas sentir.
J’achète pour ne pas écouter.
Je remplis pour ne pas affronter.

Ramadan me propose un autre courage:
le courage du vide.

Pas le vide qui fait peur.
Le vide qui fait de la place.

De la place pour la prière, même si elle est maladroite.
De la place pour la gratitude, même si elle est timide.
De la place pour les autres, même quand je suis fatigué.

À la fin, Ramadan ne met pas fin au chaos du monde.

Le métro reste bondé.
Les mails continuent d’arriver.
Les factures, elles, ne jeûnent pas.

Mais quelque chose change.

Le chaos n’est plus le patron.
Il devient un décor.

Et moi, je redeviens acteur.

Je me retiens un peu plus souvent.
Je consomme un peu moins.
Je choisis un peu mieux.

Pas pour être “sage”.
Pour être vivant.

Parce que le vrai jeûne, peut-être, ce n’est pas celui du ventre.

C’est celui qui apprend à dire non à l’excès,
pour dire oui à l’essentiel.

Et l’essentiel, chez moi, commence souvent par une scène très simple:

Une table un peu rangée.
Un verre d’eau bu jusqu’au bout.
Un téléphone retourné, écran contre table.
Un cœur qui respire, sans se dépêcher.

Ramadan, au fond, c’est ça.

Mettre de l’ordre dans le chaos.
Non pas en contrôlant tout…
Mais en apprenant, enfin, à se retenir.

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Azzouz Said

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