Journal d'un père (presque) ordinaire

Journal d’un père (presque) ordinaire — Épisode 6. Le premier écran

Entre culpabilité parentale et tendresse, le récit d’une première fois devant l’écran. Ou comment un simple « deux » mal prononcé devient, cinq ans plus tard, le mot de passe secret d’une complicité père-fille.

On connaît tous les dangers des écrans pour les enfants. Et plus encore pour les tout-petits. Perturbation du développement cérébral, retard de langage, troubles de l’attention… La liste s’étire comme un réquisitoire accablant. En théorie, donc, zéro écran avant trois ans. Prescription claire, non négociable.

Mais en pratique, avouons-le, c’est une autre paire de manches.

Alors laissez-moi vous raconter la première fois que Tilila a regardé un dessin animé.

Elle devait avoir deux ans, peut-être un peu moins. Ce jour-là, sa mère était débordée, moi aussi, et Tilila traversait cette phase où rester assise relève de l’exploit olympique. Pour éviter qu’elle ne transforme le canapé en trampoline ou ne finisse par valdinguer par terre, on a craqué. On s’est résolu à franchir la ligne rouge : lui montrer, pour la toute première fois, un dessin animé.


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Je précise qu’on n’a jamais eu de télévision, ma femme et moi. Ce n’est pas qu’on soit des ayatollahs du no-screen, mais disons qu’un ordinateur et Netflix faisaient largement l’affaire. Tilila ne vivait donc pas dans un environnement où l’écran trônait en majesté. Il a fallu sortir l’ordinateur portable, ce qui donnait déjà à l’événement un côté cérémonial, presque clandestin.

Puis vint le moment crucial: choisir quoi lui montrer.

Sans hésitation : les Teletubbies. Tinky Winky et sa bande de compères bedonnants. Et je peux vous dire que ça a fait mouche dès les premières secondes. Fascinée par le générique, elle s’est figée instantanément. Les couleurs criardes, les personnages aux proportions improbables, et surtout… surtout ces premières secondes de chaque épisode qui commencent, comme vous le savez peut-être, par une énumération solennelle.

Un… Deux… Trois.

C’est exactement comme ça que débutent les épisodes des Teletubbies. Une voix d’enfant compte lentement, pendant que le soleil-bébé apparaît dans le ciel des collines verdoyantes. Et Tilila a particulièrement retenu le « deux », qu’elle a aussitôt adopté en le prononçant « doué ».

Je ne sais toujours pas pourquoi c’est ce « doué » qui l’a marquée. Pas le « un », pas le « trois ». Le « doué ». Comme si ce chiffre contenait une magie particulière, un sésame secret.


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Et le plus extraordinaire, c’est que cette fascination ne l’a jamais quittée. Aujourd’hui, Tilila a presque cinq ans. Cinq ans de vie, d’apprentissages, de nouveaux mots par dizaines. Elle sait compter jusqu’à vingt-treize, elle connaît l’alphabet, elle commence même à écrire son nom. Mais le « doué » est resté.

Chaque fois qu’elle veut regarder un dessin animé, elle ne me demande pas « Papa, je peux regarder la télé ? » ou « Tu me mets Peppa Pig ? ». Non. Elle arrive vers moi, avec ce regard mi-suppliant mi-complice que tous les parents connaissent, et elle me dit simplement : « Papa, tu me ramènes doué ? »

Au début, ça nous faisait sourire, ma femme et moi. C’était mignon, cette déformation enfantine qui persistait. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que ce n’était pas juste un mot mal prononcé. C’était devenu son mot. Un code entre elle et nous. Une relique de ce premier moment magique où elle a découvert l’univers des images animées.

Parfois, quand je lui allume la tablette (oui, on a fini par craquer pour une tablette, ne me jugez pas), je repense à ce jour où on a franchi la ligne. À notre culpabilité de jeunes parents contrevenant aux recommandations des experts. À notre soulagement aussi, quand on a vu qu’elle ne se transformait pas instantanément en zombie hyperactif.

L’autre jour, elle m’a même demandé : « Papa, c’était quoi déjà, mon premier doué ? »


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J’ai sorti mon téléphone, cherché un épisode des Teletubbies sur YouTube. Quand le générique a commencé, avec cette voix qui égrène un… deux… trois, ses yeux se sont illuminés exactement comme la première fois. Cinq ans plus tard, la magie opérait encore.

« C’était ça, ton premier doué », j’ai dit.

Elle s’est blottie contre moi, et on a regardé ensemble Tinky Winky, Dipsy, Laa-Laa et Po faire leurs cabrioles absurdes dans leur monde aux couleurs psychédéliques.

Et je me suis dit que finalement, peut-être que ce qui compte, ce n’est pas tant l’écran en lui-même. C’est ce qu’on en fait. Les moments qu’on partage autour. Les souvenirs qu’on crée, même avec un simple « doué » mal prononcé.

Bon, je ne vais quand même pas l’écrire dans le carnet de santé.

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Ryad Mabsout

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