La reconnaissance d’un prénom peut, parfois, devenir un acte politique malgré lui. Dans les couloirs de l’état civil, les identités se négocient autant qu’elles s’écrivent.
Aujourd’hui, j’ai décidé de sortir prendre l’air. J’en avais bien besoin. Je me sentais oppressé par cette ambiance étrange, faite de promiscuité douce et de voyeurisme involontaire. Ce n’est pas que nous manquions d’espace chez la belle-famille. Bien au contraire : on nous a carrément installés dans la suite parentale. Un privilège, paraît-il. Mais culture marocaine oblige, cette suite s’est vite transformée en une zaouia improvisée. Comme si Tilila — ou sa mère — s’étaient découvert une vocation de maraboute des temps modernes. Une maraboute bien fatiguée, il faut le dire, mais maraboute quand même.
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Je n’ai même pas encore ouvert le portail que ma main, par réflexe de survie, fouille déjà dans la poche de mon jean à la recherche du paquet de cigarettes. Cela fait vingt-quatre heures que je n’en ai pas grillé une. Vingt-quatre longues heures. À cet instant précis, fumer relève moins du plaisir que d’une nécessité cérébrale. Je monte dans la voiture, je démarre, et me voilà en direction de la mo9ata3a.
Au Maroc, il existe une liste de prénoms autorisés, comme un catalogue Marjane dont on ne devrait surtout pas sortir
« Tili… comment ? »
« Tilila, madame. »
« Non monsieur, je n’en ai jamais entendu parler. Et je crois bien que ce prénom ne soit pas répertorié. »
« Répertorié où ? »
« Dans la liste des prénoms autorisés par le ministère de l’Intérieur. »
Voilà donc comment une fonctionnaire, foulard soigneusement noué et mèches blondes rebelles, m’explique que la chose la plus intime, la plus sociale, la plus identitaire que je puisse offrir à ma fille… est sous contrôle du gouvernement. Rien de surprenant, à vrai dire. Au Maroc, il existe une liste de prénoms autorisés, comme un catalogue Marjane dont on ne devrait surtout pas sortir. Et, chaque année, une polémique éclate quelque part : un nouveau-né à qui l’on refuse un prénom amazigh, pourtant enraciné dans cette terre depuis plus longtemps que le ministère lui-même.
« Madame, l’amazighe est reconnue dans la Constitution comme langue officielle. Comment peut-on encore refuser des prénoms amazighs ? »
« Je n’y peux rien. Allez voir le caïd. »
Je comprends instantanément. Je glisse un billet de 50 dirhams dans sa paume. Il le fait disparaître aussi naturellement qu’on range un stylo, puis me conseille :
Sans hésiter, je me dirige — armé de ma Constitution, de ma détermination et d’un manque de nicotine alarmant — vers le bureau du caïd. Mais avant même d’atteindre la porte, un homme frêle, moustache encore humide de mar9a, costume deux tailles trop grand pour son squelette, m’interpelle.
« Ne perdez pas votre temps, M’sieur. Le caïd n’est pas là. Mais votre situation peut être réglée rapidement… si vous le voulez. »
L’agent de sécurité. Le vrai pilier de l’administration marocaine. Celui qui peut être infirmier dans un hôpital, banquier dans une agence, greffier dans un tribunal et, aujourd’hui, fonctionnaire officieux de l’état civil. Il fait tout, sauf la sécurité.
Je comprends instantanément. Je glisse un billet de 50 dirhams dans sa paume. Il le fait disparaître aussi naturellement qu’on range un stylo, puis me conseille :
« Revenez demain, M’sieur. Ce sera réglé. »
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Le lendemain, la fonctionnaire m’accueille avec un sourire presque chaleureux et un enthousiasme soudain pour la préservation du patrimoine national.
« Vous avez bien raison de vous entêter. Vous, au moins, vous défendez notre culture ! Pas comme ces jeunes d’aujourd’hui qui préfèrent les prénoms turcs. Vous savez, ce matin même, un jeune homme m’a demandé d’inscrire Razan pour sa fille. Et Mohannad ! Mohannad ! Quel affront pour le Prophète ! Que Dieu nous pardonne de déformer ainsi le prénom de notre bien-aimé Prophète ! »
« Et… vous avez refusé ? »
« Oh que non ! Ces prénoms ont été ajoutés à la liste. Faut croire que le ministre de l’Intérieur est devenu accro aux séries turques. »
Elle rit. Je la regarde. Tout cela n’a aucun sens.
Je signe les papiers, récupère l’acte, remercie la fonctionnaire et sors.
Je respire un grand coup. Enfin.
Je regarde le document entre mes mains : Tilila.
Je remonte dans la voiture.
Au moment où je tourne la clé, j’entends frapper à ma vitre.
C’est le sikiriti.
« M’sieur ! Une dernière chose… Je suis aussi gardien de voiture. »
NB: Cette chronique relève de la fiction. Elle s’inspire du réel sans prétendre le reproduire et emprunte aux personnages comme aux situations la liberté propre au récit.
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