Journal d'un père (presque) ordinaire

Journal d’un père (presque) ordinaire. Le syndrome Labubu

Entre deux cafés tièdes et une tablette allumée un dimanche pluvieux, un père découvre qu’il existe une nouvelle épreuve de la parentalité moderne: résister aux jouets à la mode que YouTube impose avant même l’âge de raison. Chronique douce-amère d’une résistance vouée à l’échec.

Dimanche matin à Casablanca. La pluie est toujours là. Tilila est scotchée devant sa tablette depuis une heure. Je devrais intervenir, je sais. Mais le café est bon, le canapé confortable, et franchement, ces trente minutes de tranquillité sont sacrées.

C’est là que ça commence. Toujours de la même façon.

« Papa ! Papa ! Regarde avec moi ! »

Elle pointe l’écran où des enfants débordants d’enthousiasme sortent des Labubus de leurs boîtes avec des cris d’extase. Ces petites créatures aux dents pointues et aux yeux d’extra-terrestre ont envahi YouTube comme une armée de gremlins mignons.

« C’est quoi ça encore ? » je marmonne, même si je connais déjà la réponse. J’ai appris à reconnaître l’ennemi.

« Des Labubuuuus ! Il m’en faut un, papa ! S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît ! »

Il y a des moments où je me dis que j’aurais dû mieux négocié une clause sur le droit de veto concernant les jouets hideux qui coûtent une fortune.


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Ma femme arrive de la cuisine, un sourire en coin. Elle sait ce qui m’attend.

« Mais ma chérie, tu en as déjà un ? »

« Franchement, je ne comprends pas. Nous, à son âge, on jouait avec quoi ? Des billes, des capsules de bouteilles, et des cartes Aladin si c’était l’Aïd, et on était les enfants les plus heureux du monde ! »

Le problème, c’est que ces Labubus ne sont pas seuls. Avant eux, il y a eu les slimes. Ah, les slimes ! Cette pâte gluante qui a colonisé notre appartement comme une invasion de méduses terrestres. On en trouve encore collé sous la table basse, sur mon pyjama. Un massacre gélatineux.

« Papa, tous mes amis en ont ! Même Yasmine en a trois ! »

Yasmine. L’étalon de mesure universel de ce qui est cool dans la vie de ma fille. Si Yasmine se rase la tête, Tilila voudra faire pareil le lendemain.

« Ma chérie, on en a déjà discuté… »

« Mais papaaaa, juste le marron ! Le labubu dinosaure ! »

Le marron. Évidemment. Celui qui est censé être rare et qui coûte probablement le prix d’un déjeuner pour quatre au restaurant.

Ce qui me fascine, c’est la puissance du marketing. Tilila n’a même pas cinq ans, et elle connaît déjà les marques, les éditions limitées, les collaborations spéciales. À son âge, moi je connaissais deux chaînes de télé et je trouvais ça énorme.

Le week-end dernier, on était au Morocco Mall. Grosse erreur. Tilila a repéré le magasin de jouets à cinquante mètres. Son radar interne s’est activé comme un missile tête chercheuse.

« Papa ! Regarde ! C’est le magasin ! On peut juste regarder ? Juste regarder, promis ! »

« Juste regarder ». Le plus vieux piège du monde. Mais je me suis dit : je suis un adulte responsable, je peux gérer ça. Je peux entrer dans un magasin de jouets avec ma fille et ressortir les mains vides.

Cinq minutes plus tard, Tilila tenait un Labubu violet contre son cœur comme si c’était le dernier survivant d’une espèce menacée.

« Papa, tu vois ? Celui-là il est trop mignon ! Et il a une petite couronne ! »


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Ils ont tous des petites couronnes, des petits chapeaux, des petites capes. Ce sont des déclinaisons infinies du même jouet. Mais essayez d’expliquer ça à une enfant de presque cinq ans.

J’ai donc cédé.

Mon frère m’a appelé hier. Il a craqué et acheté un Labubu à sa fille. Maintenant, elle en veut un deuxième. Pour que le premier ne soit pas seul. La logique implacable des enfants.

« Tu vois, m’a-t-il dit, on essaie de résister, mais ils gagnent toujours. »

C’est le problème avec ces jouets modernes. Dans notre enfance, on avait des camions, des poupées, des ballons. Aujourd’hui, il y a toute une industrie qui étudie scientifiquement comment rendre nos enfants accros à des figurines en plastique.

Et le pire ? Ça marche. Ça marche terriblement bien.

Ce matin, Tilila m’a fait un câlin spontané. « T’es le meilleur papa du monde », elle a murmuré.

Je fonds. Évidemment que je fonds.

« Même si je n’ai pas de Labubu ? »

« Même sans Labubu, papa. »

Puis, après trois secondes : « Mais avec un Labubu dinosaure, tu serais encore meilleur. »

Je suis fichu. Complètement fichu.

Ma femme rit dans la cuisine. Elle sait que c’est une question de jours avant que je craque. Une semaine, maximum.

Peut-être que c’est ça, finalement, être parent en 2026. Naviguer entre nos valeurs d’éducation et ce monde moderne où YouTube dicte les désirs de nos enfants. Essayer de leur apprendre la valeur des choses tout en sachant qu’on finira probablement par craquer pour un jouet ridicule juste pour voir leurs yeux briller.

Dans vingt ans, Tilila expliquera à ses propres enfants qu’elle ne comprend pas leur obsession pour des hologrammes interactifs ou je ne sais quelle folie technologique, en se souvenant avec nostalgie de ses Labubus et de son pauvre père qui résistait mollement.

Pour l’instant, j’ai caché ma carte bancaire dans mon tiroir de chaussettes.

On ne sait jamais.

 

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Ryad Mabsout

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