L’Aïd Al Adha c’est mercredi. L’année dernière, Sa Majesté avait sacrifié pour tout le peuple — et dans beaucoup de foyers, quelque chose d’inattendu s’est produit. Du soulagement. Un mouton coûte un SMIG. L’État a mis 500 dirhams de subvention par tête. Ils ne sont pas arrivés devant le vendeur de foin. Une chronique sur ce qu’on porte quand on célèbre.
L’Aïd Al Adha, c’est mercredi.
Les vendeurs de foin sont de retour aux coins des rues. Les aiguiseurs de couteaux aussi, leur roue qui tourne, ce son qu’on n’entend qu’une fois par an. On reconnaît la fête, on commence à la vivre avant qu’elle n’arrive.
L’année dernière, ce paysage n’existait pas. Le Roi avait sacrifié pour l’ensemble de la population. Et quelque chose d’inattendu s’est produit dans beaucoup de foyers.
Du soulagement.
Cette sensation précise qu’on ressent quand quelque chose de lourd qu’on portait sans s’en rendre compte disparaît soudainement.
Khadija me l’a dit simplement : « Si seulement on nous avait encore dispensés cette année. Ça aurait été plus simple avec les enfants. »
Cette phrase m’est restée. Parce qu’elle ne dit pas qu’elle ne voulait pas célébrer. Khadija adore cette fête. Elle dit que la fête sans le poids était enfin la fête.
Ce poids a un prix. Un mouton coûte au minimum un SMIG cette année. Parfois deux. Et le mouton n’est que le début, le charbon, les épices, les oignons, le boucher, … tout ce qui fait que l’Aïd est l’Aïd. On parle d’un mois de salaire englouti en quelques jours.
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L’État avait pourtant mis de l’argent. 500 dirhams de subvention par tête importée. Des exonérations douanières. Des communiqués rassurants. Mais ces 500 dirhams sont restés quelque part entre le ministère et le souk, absorbés dans une chaîne opaque où les prix n’ont pas bougé. L’argent est sorti du trésor. Il n’est pas arrivé devant le vendeur de foin.
Et c’est dans ce contexte-là que le regard social entre en jeu.
Parce que religieusement, le sacrifice est fortement recommandé. Socialement, il est devenu presque obligatoire. Personne n’a décidé ça, ça s’est fait seul, année après année, dans les regards, les questions, les silences du quartier. Ne pas sacrifier, c’est s’expliquer ou se justifier. Aux enfants. Aux voisins. À la belle-famille.
On ne s’endette pas seulement pour célébrer. On s’endette pour éviter d’avoir à expliquer.
Et c’est là que quelque chose grippe. Un acte religieux sincère, amplifié par une pression sociale réelle, rendu inaccessible par un prix que les politiques publiques n’ont pas su contenir. Les trois ensemble forment une mécanique d’épuisement que personne ne nomme vraiment.
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À quel moment une célébration devient-elle si lourde que son absence procure du repos ?
Khadija a sa réponse. Elle l’a trouvée l’année dernière, sans le chercher.
Mercredi, les couteaux seront aiguisés. Et quelque part, un père de famille regardera un prix qu’il ne peut pas tout à fait assumer. Ou qu’il va devoir assumer pendant très longtemps en la mensualités.
Et il l’assumera quand même.
Non pas parce que Dieu l’exige. Parce que le regard des autres, lui, n’a pas été suspendu.
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