On le dit vite, ce mot.
Presque automatiquement. Hassan El Fed en a fait un phénomène sociologique. Mais qui est le hergaoui de qui ?
Une chronique sur les cases qu’on pose, et sur cette distance rassurante qu’on met entre le mot et soi.
Hergaoui.
On l’a tous dit. Ou pensé. Ou souri quand quelqu’un d’autre l’a dit à notre place.
Ce mot-là, on le sort de temps en temps. Devant quelqu’un qui klaxonne sans raison, qui double par la droite, qui parle au téléphone ou scroll sans écouteurs dans le train.
On l’a dans la bouche avant même d’avoir réfléchi.
Hassan El Fed, lui, a pris le temps d’y réfléchir.
Il a parlé récemment de la tahargawit. L’incivisme qui s’installe ou qui s’est installé. Les codes urbains qu’on n’a pas transmis en construisant des villes trop vite.
Soit.
Mais on traverse tous hors passage piéton. Tous. Le cadre en costume, la mère avec sa poussette, le lycéen avec ses écouteurs. On regarde à droite, à gauche, et on y va.
Est-ce qu’on est tous hergaouis à ce moment-là.
Et on mange le tagine avec les mains. Heureusement d’ailleurs.
Alors peut-être que la frontière est plus floue qu’on ne le dit.
Peut-être que chacun la trace là où ça l’arrange.
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Le hergaoui n’est pas le premier mot de ce genre. Avant lui, il y avait l’aaroubi contre le mdini – la campagne contre la ville, cette confrontation encore.
Chaque époque, ou chaque groupement invente son mot pour nommer celui qui « dérange ».
Et en le nommant, se rassure sur sa propre place.
Il y a le zmagri, notre cousin d’Europe qui revient l’été avec ses codes greffés, son accent qui a bougé, ses références qui ont changé. On le regarde de travers. On dit zmagri avec ce léger quelque chose dans la voix. Lui non plus n’est pas tout à fait à sa place. Alors on l’étiquette. C’est plus simple.
Le kilimini, lui, est du bon côté pour certains, protégé, aseptisé, jamais vraiment exposé à la rugosité du dehors. Il regarde le hergaoui avec cette distance tranquille de quelqu’un qui n’a jamais eu à apprendre les codes parce qu’il est né dedans.
Aujourd’hui c’est le hergaoui. Demain ce sera autre chose.
Les cases s’emboîtent. Le hergaoui de quelqu’un est peut-être le kilimini de quelqu’un d’autre.
La hiérarchie est infinie et personne n’est tout en haut.
Ce n’est pas un procès du mot.
Ce n’est pas une invitation à ne plus rien juger.
L’incivisme existe. Le désajustement existe.
Aujourd’hui, avec la tournure du débat, le mot hergaoui ne sert pas seulement à décrire.
Il sert aussi à se situer, à diviser, a cliver.
À dire, sans le dire : moi, je suis du bon côté des codes. Moi, je sais comment se comporter. Moi, je ne suis pas ça.
Cette distance peut être rassurante, ce petit espace qu’on met entre soi et le mot.
Tout le monde la fait. Tout le monde a son hergaoui à lui.
Alors la prochaine fois qu’on dit le mot, juste une seconde.
Pas pour ne pas le dire.
Juste pour savoir ce qu’on est en train de se raconter.
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