Chroniques d’une métamorphose inversée

Chroniques d’une métamorphose inversée. Une heure n’a pas toujours soixante minutes

Azzouz Said écrit depuis un entre-deux. Entre ce qui se calcule et ce qui se tait, entre les jours qui s’enchaînent et les failles qu’on dissimule. Ses chroniques s’adressent à celles et ceux qui doutent sans renoncer, qui avancent sans certitude, et qui savent que la lucidité n’exclut ni la tendresse, ni la poésie.

Le temps est une notion bizarre.

Sur le papier, il a l’air simple. Presque froid.

Une heure: soixante minutes.

Un jour: vingt-quatre heures.

Une semaine: sept jours.

Un alignement net, comme des cases sur un tableau Excel. On peut le mesurer, le découper, l’ordonner. On peut dire “il est 14h03”, comme si cela suffisait à décrire ce qui se passe.

Mais dans la vraie vie, le temps ne se laisse pas ranger.

Il se plie.

Il s’étire.

Il s’évapore.

Il te tombe dessus.

Et surtout, il ne pèse pas toujours le même poids.

Une heure de joie… est-ce la même heure qu’une heure de peine?

Si l’horloge répond “oui”, le corps répond “tu plaisantes”.


Lire aussi: Chroniques d’une métamorphose inversée. Pourquoi tu es poilue?


Il y a des heures qui passent comme une gorgée d’eau.

Et d’autres qui s’accrochent à toi comme un manteau mouillé.

Une heure au pub avec des copains, où les rires rebondissent, où les phrases se coupent, où les histoires se déforment et deviennent meilleures que la réalité… cette heure-là n’a pas besoin d’être longue. Elle se suffit. Elle laisse un goût.

Une heure à attendre dans une bibliothèque publique, juste pour retarder le moment de rentrer chez soi et d’annoncer une perte d’emploi… cette heure-là, elle ne coule pas. Elle s’empile. Elle te regarde fixement.

Dans une bibliothèque, tout est calme, mais ton esprit fait du bruit.

Il y a les pages qui se tournent, les chaises qui grincent, les claviers qui chuchotent.

Et il y a toi, assis comme un point final au milieu d’une phrase qui ne veut pas finir.

Tu fais semblant de lire.

Tu fais semblant d’être occupé.

Tu fais semblant d’avoir un plan.

Mais au fond, tu attends.

Pas l’heure.

Tu attends le courage.

 

C’est peut-être ça, le premier mensonge du temps: il prétend être objectif.

On a inventé des montres, des calendriers, des alarmes. On l’a domestiqué, en apparence. Mais il reste sauvage à l’intérieur.

Parce que le temps n’est pas seulement une mesure.

C’est une expérience.

Et l’expérience, elle a une texture.

Il y a le temps-coton: doux, léger, qui enveloppe.

Le temps-verre: transparent, fragile, qui casse au moindre choc.

Le temps-plomb: lourd, collant, qui tire vers le bas.

Quand tu es heureux, le temps devient discret.

Il ne s’annonce pas. Il ne s’explique pas.

Il est juste là, comme une lumière qui ne fait pas de bruit.

Quand tu es triste ou inquiet, le temps devient un projecteur.

Il t’éclaire trop.

Il insiste.

Il te force à voir ce que tu essayes d’éviter.


Lire aussi: Chroniques d’une métamorphose inversée. Ramadan, ranger le chaos


Je pense souvent à cette phrase qu’on dit sans réfléchir: “Le temps passe.”

Comme si le temps était un train, et nous des passagers assis, spectateurs.

Mais parfois, ce n’est pas le temps qui passe.

C’est nous qui sommes passés à côté.

À côté d’un moment avec quelqu’un qu’on aime.

À côté d’une chance d’être doux.

À côté de ce rire simple qu’on a repoussé parce qu’on avait “mieux à faire”.

Et puis il y a l’autre côté: les moments de peine, ceux qui arrivent sans prévenir, qui s’installent comme des meubles lourds, qui prennent toute la place. Ceux-là, on ne les choisit pas toujours. Mais on les vit. Et ils changent la manière dont on compte.

Après une peine, une heure n’est plus un chiffre.

C’est une traversée.

Une heure peut contenir une honte.

Une panique.

Un silence.

Une répétition mentale: “Comment je vais dire ça?”

Une prière sans mots.

Un souffle qu’on oublie de respirer.

Et pourtant… la montre, elle, continue.

Imperturbable.

Elle cligne à peine.

 

Dans la bibliothèque, ce jour-là, tu regardes les gens.

Il y a un étudiant qui surligne des phrases avec une concentration presque insolente.

Il y a une femme qui lit un roman comme si le monde extérieur n’existait pas.

Il y a un monsieur qui dort assis, tête inclinée, comme une virgule fatiguée.

Tu te dis: ils vivent tous dans la même heure que moi.

Mais ils n’habitent pas la même heure.

Leurs soixante minutes ne sont pas tes soixante minutes.

C’est là que tu comprends: le temps a une géographie intérieure.

Une heure n’est pas juste une durée, c’est un lieu.

Et selon ce que tu portes dans la poitrine, ce lieu peut être un jardin ou une salle d’attente.


Lire aussi: Chroniques d’une métamorphose inversée. La digue intérieure


Alors que faire?

On dit souvent: “Profite.”

“Profite de chaque seconde de bonheur.”

C’est un conseil beau, mais parfois violent. Parce qu’on ne profite pas sur commande. On ne “savoure” pas quand on a peur. On ne “cueille l’instant” quand on se sent coupable ou quand on manque d’air.

Moi, j’ai une autre manière de le dire, plus humaine, plus praticable:

Quand le bonheur passe, ne fais pas comme s’il était banal.

C’est tout.

Ne le banalise pas.

Ne le réduis pas.

Ne le survole pas.

Laisse-le te toucher.

Un rire.

Une bonne nouvelle.

Un repas simple.

Un message inattendu.

Le soleil qui tombe sur un mur.

Une chanson qui te rend à toi-même.

Fais-lui une place.

Parce que le bonheur est souvent discret.

Et le chaos, lui, est très bon en marketing.

 

Quant aux moments de peine… j’aimerais pouvoir dire: “Qu’ils soient rares.”

Mais la vie ne signe pas ce contrat.

Alors je formule un souhait plus réaliste, plus tendre:

Que les moments de peine ne deviennent pas ton adresse.

Qu’ils soient des passages, pas une identité.

Des saisons, pas un climat permanent.

Qu’ils aient une sortie, même petite.

Et parfois, cette sortie commence par une chose minuscule:

reconnaître que l’heure est lourde, sans se juger.

Dire: “Cette heure-là est difficile.”

Pas “Je suis faible.”

Pas “Je suis nul.”

Juste: “Cette heure est difficile.”

Ça paraît simple, mais c’est une révolution intérieure.

Parce que ça remet le mal au bon endroit: dans le moment, pas dans ton être.

 

Le temps, finalement, est une notion bizarre parce qu’il est le même pour tout le monde, mais il ne ressemble à personne.

Il est collectif et intime.

Il est mesuré et vécu.

Il est froid dans les chiffres, brûlant dans la mémoire.

Une heure de joie ne sera jamais la même qu’une heure de peine.

Et c’est tant mieux, quelque part.

Parce que si toutes les heures se ressemblaient, la vie serait une ligne droite.

Or nous sommes faits de courbes.

Et au milieu de ces courbes, j’essaye d’apprendre ceci:

Garder les secondes de bonheur comme des petites pièces d’or dans la poche.

Pas pour être riche.

Pour ne pas être pauvre à l’intérieur quand vient l’heure lourde.

Et quand l’heure de peine arrive, parce qu’elle arrive parfois,

me rappeler doucement que ce n’est pas une éternité.

C’est une heure.

Une heure, bizarre, subjective, lourde peut-être…

Mais une heure quand même.

Et après elle, il y a une autre heure.

Et dans cette autre heure, peut-être, juste peut-être,

un rire, un souffle, une lumière…

qui rendra au temps sa vraie nature:

pas une prison,

mais un passage.

Vous méritez mieux que des conseils TikTok

Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.

Mieux Vivre

About Author

Dans un monde en perpétuel mouvement, mieuxvivre.ma est un média fiable et engagé qui décrypte l’actualité santé et société pour vous aider à mieux comprendre, mieux choisir et mieux vivre.

Études récentes, conseils d’experts et éclairages utiles pour cultiver un équilibre durable au quotidien.