Un soir de défaite nationale, pendant que les adultes s’enfoncent dans la colère et la frustration, une enfant de 4 ans regarde, interroge… et passe à autre chose. À hauteur d’enfant, le football redevient un jeu. Et les émotions, quelque chose de simple, pas un fardeau collectif.
Quelle chance d’avoir 4 ans.
Alors qu’un pays tout entier – et moi le premier – pestait sur l’issue du match Sénégal-Maroc, Tilila, elle, n’en avait strictement rien à cirer. Pire : elle ne comprenait pas notre état émotionnel. Et pour couronner le tout, nous regardions le match dans un café. Autant dire qu’elle a assisté, en direct, à un festival d’expressions humaines dont elle se serait bien passée : cris, soupirs, insultes marmonnées, gestes désarticulés, silences lourds, regards vides. Une sorte de théâtre antique, version moderne, où les héros portent des maillots et où le destin se joue à un penalty près.
« Papa, pourquoi les gens sont en colère ? »
Question simple. Redoutable. Que répondre à ça ? Si je lui dis que le Maroc a perdu, je lui transmets aussitôt une tristesse qui n’est pas la sienne. Une émotion collective, fabriquée, héritée, presque obligatoire. Alors j’ai préféré botter en touche. Éluder. Minimiser. Parce que du haut de ses quatre ans, elle n’a aucune raison de porter sur ses épaules l’humeur d’un pays tout entier. Et surtout parce qu’elle a raison : elle s’en fout complètement. Et elle a bien raison.
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Nous, les adultes, devrions prendre des notes. Pourquoi nous mettons-nous dans des états absolument délétères pour un match de football ? Pourquoi la défaite d’une équipe devient-elle une affaire intime, presque existentielle ? Tilila, elle, pleure quand je refuse de lui acheter une glace. Excusez-moi, mais sa réaction est plus cohérente. Son émotion est directe et lisible. La nôtre est souvent démesurée, projetée, théâtralisée.
Nous voilà à parler de traumatisme collectif, de blessure nationale, de cicatrices émotionnelles, comme si onze joueurs avaient emporté avec eux une partie de notre identité. Une psychologue expliquera très sérieusement que nous allons devoir « digérer » cette défaite. Pendant ce temps-là, une enfant regarde des adultes perdre pied pour un ballon qui n’est même pas le leur.
Ne parlons même pas de sa maman. Elle qui ne regarde le football qu’une fois tous les deux ans – CAN et Coupe du monde obligent – était ce soir-là plus investie que jamais. Excitée contre moi, contre l’arbitre, contre l’équipe nationale, contre l’univers en général. Je vous laisse imaginer le regard interloqué de sa fille, qui ne l’avait jusqu’ici jamais vue dans cet état. Comme si, soudain, les adultes devenaient imprévisibles.
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Finalement, nous sommes rentrés à la maison.
« Papa, viens jouer au ballon. »
Et si c’était ça, le vrai football ? Jouer. Physiquement. Taper dedans. Rire. Tomber. Recommencer. Plutôt que gesticuler comme un primate frustré devant un écran. Ni une ni deux, je me lève, je récupère le ballon en mousse, et je tape la baballe avec ma fille au milieu du salon. Là, tout redevient simple.
C’est ça le foot. Le vrai. Et franchement, il n’y pas meilleur psy que Tilila.
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