Le regard de Leila Zizi

Le regard de Leila Zizi. L’Amour au Maroc: une logistique du sacré

Le 14 février au Maroc ressemble parfois à une importation chromatique. Ici, l’affection est une infrastructure. Elle ne se déclame pas, elle se construit. Une chronique sur ces parents, ces couples, ces voisins qui s’aiment à coups de sacrifices et de reproches — parce qu’on leur a rarement appris à conjuguer le verbe aimer sans trembler.

Au Maroc, le « je t’aime » a longtemps eu quelque chose d’indécent. Une nudité. Une hchouma.
Non pas parce que le sentiment manque, mais parce que son exposition dérange.

L’absence de mots n’est pas une absence de cœur. C’est une économie du verbe au profit d’une générosité de l’acte. Chez nous, l’amour s’écrit dans une grammaire de l’invisible.

Regardez nos mères.
L’amour, c’est ce morceau de blanc de poulet, le meilleur, qu’elle dépose dans votre assiette comme si de rien n’était. Elle se contente des restes. Elle ne dira jamais qu’elle est fière. Elle demandera si vous avez assez mangé. Nourrir devient une réponse existentielle au manque. Sa tendresse mijote longtemps. Son amour ne se prononce pas, il se prépare.


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Regardez nos pères.
Des hommes façonnés par un patriarcat qui a fait de la retenue une preuve de solidité. Ils ne disent pas « je suis fier de toi ». Le mot resterait coincé, discipliné par une éducation où l’amour se démontre mais ne s’énonce pas. Alors ils paient les études, les inscriptions, les loyers, sans commentaire. Le chèque devient leur syntaxe. La prise en charge, leur déclaration. Ils ne cherchent pas à être admirés. Ils cherchent à tenir.

Et puis il y a nous.
Les couples. Les voisins. Ceux qui s’aiment sans toujours savoir comment le dire.

On se dispute pour une pincée de sel en trop, pour une poubelle oubliée. C’est bruyant, parfois disproportionné. Mais derrière le détail trivial, il y a le monumental : un crédit commun, un enfant à élever, un avenir à tenir. On déplace l’émotion sur le quotidien parce que l’engagement réel est trop vertigineux.

Ce que le sociologue Erving Goffman appelait la « figuration » : préserver la face, maintenir le décor. On dit « passe-moi le pain » à la place de « j’ai besoin de toi ». On protège le lien en évitant de l’exposer.

C’est une stratégie de survie affective.
Ne pas nommer, pour ne pas fragiliser.


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Mais ce modèle change. Lentement.

Ce 14 février, les fleurs dans les vitrines de Casablanca ne sont pas une trahison. Elles ne sont pas une imposture. Elles sont une tentative. Une pédagogie sentimentale. Les cadeaux maladroits, les messages écrits avec hésitation, les « je t’aime » dits à voix basse ne détruisent pas notre culture. Ils l’élargissent.

Il y a une transition en cours :
entre l’amour-sacrifice et l’amour-affirmation.
entre la pudeur héritée et la vulnérabilité choisie.

Notre amour a longtemps été une logistique du sacré : solide, sacrificiel, parfois étouffant. Aujourd’hui, il apprend à devenir aussi un langage.

Et ce n’est pas une décadence.
C’est une maturation.

Parce qu’au Maroc, s’aimer ne signifie plus seulement tenir le toit ensemble.
Cela commence aussi à signifier : se regarder, se nommer, se dire.

Rahima Allah  ceux qui sont partis sans avoir pu le prononcer.
Force à ceux qui continuent à l’écrire avec leurs mains.
Et respect à ceux qui osent désormais le dire.

Les trois racontent la même chose :
nous avons toujours aimé.
Nous apprenons simplement à le faire autrement.

 

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Leila Zizi

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