Au Maroc, l’hiver ne se montre pas toujours au ciel. Il s’installe à l’intérieur, dans des maisons pensées pour l’été, où le froid façonne les gestes, les habitudes et les fins d’année. Une saison discrète, mais tenace.
Oubliez les cartes postales. Oubliez le ciel bleu insolent et les couchers de soleil qui trichent. Le vrai mois de décembre au Maroc ne se joue pas dehors. Il se vit à l’intérieur, dans des salons transformés en glacières élégantes. À cette période de l’année, personne ne célèbre vraiment quoi que ce soit : on compose avec le froid, on essaie simplement de ne pas grelotter sur son propre canapé.
Nos maisons portent un paradoxe ancien. Elles ont été pensées pour la lumière, le zellige frais, la fuite de la chaleur. Pour survivre à l’été. Mais quand l’hiver arrive, le béton garde le froid avec une fidélité presque vexante. On ne vit plus dans un appartement, on occupe une cave bien décorée.
Ici, on ne s’habille pas pour sortir.
On s’habille pour rentrer.
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Franchir le seuil, c’est déclencher un autre mode de vie. On superpose les couches avec une application presque scientifique : le pyjama en polaire, puis le peignoir. Ce peignoir épais, un peu raide, synthétique jusqu’à l’excès, est devenu une pièce centrale de l’hiver marocain. Une armure douce contre l’humidité qui s’invite partout.
Le rituel est connu. On traîne le ghta, cette couverture encombrante, de pièce en pièce. Elle s’accroche aux meubles, déborde des accoudoirs, vous précède ou vous suit sans jamais vraiment se ranger. Du salon à la cuisine, elle accompagne les discussions où la buée sort de la bouche, donnant à la moindre conversation sur la CAN des airs de briefing en haute montagne de l’Atlas.
Tout se joue aux pieds. Sur ce carrelage glacé qui semble aspirer la chaleur par les talons, on a développé des réflexes précis : replier les jambes, se percher sur le fauteuil, éviter le sol à tout prix. Même le tapis devient un compromis, jamais une solution.
Essayez pourtant d’en parler aux grands-mères. Pour elles, chauffer une maison est une idée douteuse. L’air s’échappe, disent-elles. Ça ne sert à rien. Le froid, lui, « fortifie ». Elles défendent une endurance héritée, pendant que la génération suivante tente d’imposer un chauffage d’appoint qui fait grimper la facture, assèche la gorge et perd toujours face à l’obstination du béton.
On vit entre cette sagesse rude et la tentation du plaid à motifs léopard.
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Et puis il y a l’épreuve nocturne. Celle qui arrive sans prévenir. À trois heures du matin, quand le corps appelle, il faut quitter la chaleur imparfaite du cocon. Traverser le couloir devient une petite expédition. Chaque pas sur le sol nu est une morsure brève mais précise.
Voilà à quoi ressemblent nos fins d’année.
À ceux qui continuent de dire : « Mais au Maroc, il fait toujours chaud », une invitation simple : une nuit de décembre dans une chambre exposée nord à Casablanca.
Et à ceux qui pensent que la doudoune canadienne est réservée au Grand Nord : non. Elle a été conçue pour survivre au trajet entre le salon et la salle de bain, un soir de pluie marocaine.
En attendant que l’on construise des maisons qui sachent aussi accueillir l’hiver, je retourne m’enrouler dans mon peignoir, prête à accueillir la nouvelle année depuis l’intérieur.

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