Abdelhadi Belkhayat est mort, mais il ne laisse pas de silence.
Une chronique sur l’homme qui ne chantait pas pour les Marocains, mais qui chantait les Marocains, transformant nos vérités les plus dures en mélodies habitables.
Par Leila ZIZI
Abdelhadi Belkhayat est mort.
Et pourtant, il ne laisse pas ce silence brutal que l’on associe d’ordinaire aux disparitions.
Il reste.
Il reste comme restent certaines voix au Maroc : intégrées à la vie au point de devenir presque invisibles. Un décor sonore. Quelque chose qui a toujours été là, avant même qu’on se pose la question de l’écouter.
Ses chansons ont accompagné nos vies sans jamais demander l’autorisation. Les mariages, bien sûr, ce moment précis où Qitar Al Hayat démarre et où les corps se lèvent presque malgré eux. On danse, on sourit, on applaudit. Et pendant qu’on célèbre, il chante pourtant la violence des classements, l’humiliation silencieuse, ce regard qui vous toise et vous remet à votre place : « chof ana fin, nta fin ». On fête un départ sur une chanson qui parle d’écarts, de blessures, de trains qu’on manque. Et ça ne nous choque pas. Parce qu’ici, on sait danser sur ce qui inquiète.
Il est aussi là le dimanche matin, à la radio, dans la cuisine de ma mère. Une voix posée pendant que le café bout trop longtemps. Et là encore, sous la douceur de la mélodie, il raconte autre chose : le poids des mots des autres, cette manière qu’a la société de finir par entrer dans votre tête. Dans Sdeqt klamhoum, ce n’est pas seulement une histoire d’amour abîmé. C’est ce moment précis où l’on commence à douter de soi parce que le bruit extérieur insiste trop fort. Où l’on essaie d’oublier par discipline, par raison, avant de découvrir que le cœur, lui, n’obéit pas.
Et puis il y a ces chansons où il parle du regard social sans jamais le nommer frontalement. Ce moment où un homme tient quelque chose dans la main, une canne à pêche, un outil, un signe quelconque, et où tout le monde croit déjà savoir qui il est. Chez Belkhayat, le jugement est rapide, définitif, souvent faux. Il raconte ce Maroc-là avec une précision désarmante : celui qui confond apparence et vérité, raccourci et destin.
Ce qui frappe, c’est que jamais il ne crie. Jamais il n’accuse. Sa voix reste calme, presque souriante, même quand ce qu’il dit est dur. Cette musicalité fluide, cette façon de glisser la gravité dans une mélodie accueillante. Comme s’il savait que, pour être entendue longtemps, une vérité devait d’abord être habitable.
Belkhayat a traversé les générations et les classes sans changer de langue. Ses chansons vivaient aussi bien dans les petites maisons que dans les grandes. Sous la douche, au volant, dans les salons bruyants comme dans les chambres silencieuses. Il ne chantait pas pour les Marocains. Il chantait les Marocains. Leurs contradictions, leurs pudeurs, leurs blessures qu’on ne nomme pas.
Sous prétexte de familiarité, on a fini par entendre sans écouter. Sa mort nous obligerait, à ceux qui le souhaitent, à ralentir, à réentendre ce que nous avons chanté pendant des décennies sans y prêter attention.
Abdelhadi Belkhayat ne laisse pas un vide.
Il laisse une continuité.
Il est mort.
Mais il n’est pas parti.
Puisse Dieu l’accueillir dans Sa vaste miséricorde et lui accorder le repos éternel.
Rahima Allah Abdelhadi Belkhayat.
Leila ZIZI
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