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Tramdina pendant le Ramadan: pourquoi s’énerve-t-on avant le ftour? Explication d’une psychanalyste

Chaque année, au Maroc, le mot revient dans les conversations de fin de journée : « tramdina ». Une irritabilité attribuée au jeûne, souvent banalisée, parfois redoutée. Mais derrière cette tension de l’avant-ftour, les choses peuvent parfois déraper: disputes familiales, altercations dans l’espace public, et il n’est pas rare d’assister à des bagarres lorsque la fatigue et la frustration atteignent leur pic. Et si le Ramadan, en bouleversant nos rythmes et nos repères, révélait aussi certaines fragilités que nous portons déjà en nous?

Il est 18h22. La table est presque dressée. Dans la cuisine, les gestes s’accélèrent. Au salon, les voix montent d’un cran. « Ne lui parle pas maintenant, il est mramdane. » La formule est devenue familière, presque affectueuse. Comme si l’irritabilité de fin de journée était une simple conséquence de la faim. Pourtant, réduire la “tramdina” à une baisse de glycémie revient à ignorer ce que ce moment révèle de plus profond.

Le Ramadan: une période psychologiquement spéciale

Pour Wafae Chadli Britel, psychanalyste et psychothérapeute, le Ramadan constitue « une période psychologiquement très spéciale, où l’individu change de rythme, mais aussi de position intérieure ». Le mois sacré ne modifie pas seulement les horaires ou les habitudes alimentaires. Il vient toucher à la manière dont chacun se perçoit dans le monde, à son rapport au sacré, à la discipline, à la frustration.

Autrement dit : le Ramadan déplace les repères. Et tout déplacement révèle nos fragilités, nos automatismes émotionnels et les zones de nous-mêmes que le quotidien, d’ordinaire, maintient en veille.


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La dimension biologique est réelle. La fatigue accumulée, le sommeil fragmenté, la déshydratation, la chute de glycémie en fin de journée diminuent la capacité de régulation émotionnelle. Chez les fumeurs ou les consommateurs réguliers de café ou de cannabis, le sevrage diurne peut accentuer l’irritabilité. « Il existe un groupe de personnes dont l’équilibre comportemental dépend en partie de substances qu’ils consomment toute l’année. Le Ramadan les met face à un manque qu’ils n’avaient pas anticipé », observe la psychanalyste.

Mais la biologie n’explique pas pourquoi certains restent calmes alors que d’autres deviennent méconnaissables.

Le Ramadan ne crée par l’impulsivité, il la met en lumière

Ce qui se joue, selon Wafae Chadli Britel, relève davantage de la structure psychique que du métabolisme. « Le Ramadan impose une contrainte volontaire. Pour certains, la contrainte est intégrée, elle rassure même. Pour d’autres, elle réactive un rapport conflictuel à la limite. » Chez ces derniers, la frustration agit comme un déclencheur. L’attente devient insupportable. Le contrôle exigé par le jeûne est vécu comme une pression.

Le mois sacré ne crée pas l’impulsivité. Il la met en lumière.

La psychanalyste évoque aussi des cas qu’elle a reçus en consultation, où la tension précédant le ftour se répétait d’année en année. « Une patiente me disait : “Je ne comprends pas, je passe la journée à vouloir bien faire, et la dernière demi-heure, je deviens agressive.” En explorant son histoire, nous avons retrouvé des souvenirs d’enfance où l’ambiance avant la rupture du jeûne était extrêmement violente. Pour elle, cette tension était devenue un modèle normalisé. »

Ce que le psychisme apprend tôt, il le rejoue plus tard. Face à une configuration similaire (fatigue, attente, rassemblement familial) l’ancien programme émotionnel s’active. Non par choix conscient, mais par automatisme.

Tramdina: signification et origine du terme

Le mot «tramdina» est un terme populaire marocain dérivé du mot Ramadan. Il désigne l’irritabilité, la nervosité ou l’agacement que certaines personnes manifestent pendant le mois du jeûne, particulièrement en fin de journée avant le ftour. Dans le langage courant, on dit d’une personne tendue qu’elle est « mramdane ». Si le phénomène est souvent attribué à la faim ou à la fatigue, la tramdina ne se résume pas à un simple déséquilibre biologique : elle renvoie aussi à des mécanismes émotionnels plus profonds que le changement de rythme vient parfois révéler.

Notion de « programme inconscient »

C’est là qu’intervient la notion de « programme inconscient » que la psychanalyste mobilise souvent. « Beaucoup de personnes ne comprennent pas ce qui se déclenche en elles. Elles vivent l’émotion comme quelque chose qui leur arrive, et non comme quelque chose qu’elles produisent. » Le Ramadan, en diminuant les distractions habituelles, laisse davantage de place à ces mécanismes latents.

Un autre profil intrigue particulièrement la clinicienne : celui des individus qui semblent systématiquement troubler les moments heureux. « Il existe des personnes pour qui la vision d’un groupe uni, apaisé, heureux, est insupportable. Cela réveille une douleur ancienne, souvent liée à un sentiment d’exclusion ou de non-appartenance. » Dans le contexte émotionnel intense du Ramadan, cette gêne peut se transformer en colère ou en provocation.


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La tramdina devient alors un acte relationnel. Une manière inconsciente de réintroduire du conflit là où il y a de la cohésion.

Les conséquences ne sont pas anodines. Wafae Chadli Britel raconte avoir accompagné des fratries qui, à l’âge adulte, évitaient les invitations au ftour pour ne plus revivre ces scènes répétées. « Une parole blessante répétée chaque année finit par laisser une trace. Le conflit banalise la rupture. »

La « tramdina » interroge notre rapport au changement

Faut-il en conclure que le Ramadan fragilise les liens ? Pas nécessairement. Il les met à l’épreuve. Et parfois, il révèle leur vulnérabilité préexistante.

Ce que la tramdina interroge, en réalité, c’est notre rapport au changement. « Face à une situation exceptionnelle, chacun revient à sa carte émotionnelle la plus ancienne », explique la psychanalyste. Cette carte, façonnée dans l’enfance, constitue notre zone de confort psychique. Lorsque le rythme est bouleversé, c’est elle qui prend le pouvoir.

La bonne nouvelle, insiste-t-elle, est que ces automatismes ne sont pas figés. « L’individu qui prend conscience de son état réactif est déjà en mouvement. » Identifier l’émotion déclenchante (colère, frustration, peur, sentiment d’injustice) permet de sortir du réflexe et d’introduire un choix.


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Peut-être faut-il alors déplacer le regard. La tramdina n’est ni une fatalité culturelle, ni une excuse sociale. Elle est un indicateur. Un point de tension où le biologique, l’histoire personnelle et le contexte spirituel se rencontrent.

Le Ramadan promet une forme de purification. Il arrive aussi qu’il révèle, sans filtre, ce que nous n’avons pas encore apaisé.

La question n’est peut-être pas de savoir comment éviter toute irritabilité.
Mais d’accepter d’observer ce qu’elle raconte, de nous, et de nos liens.

Comprendre la tramdina

Qu’est-ce que la tramdina ?
La tramdina est un terme populaire marocain qui désigne l’irritabilité observée chez certaines personnes pendant le Ramadan, notamment en fin de journée avant le ftour.

Pourquoi certaines personnes deviennent-elles agressives pendant le Ramadan ?
La fatigue, la baisse de glycémie, le sevrage de substances comme la nicotine, mais aussi des facteurs psychologiques préexistants peuvent expliquer cette irritabilité.

La tramdina est-elle normale ?
Une légère irritabilité peut être liée aux changements biologiques. En revanche, la violence ou les débordements répétés signalent souvent des difficultés émotionnelles plus profondes.

Peut-on éviter la tramdina ?
Identifier ses déclencheurs émotionnels et travailler sur la régulation des émotions permet de réduire ces réactions.

Qui est Wafae Chadli Britel?

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Wafae Chadli Britel est psychanalyste et psychothérapeute, spécialisée dans l’étude du stress, du burn-out et des états post-traumatiques. Forte de près de trente ans d’expérience, elle accompagne des individus, des entreprises et des institutions sur les questions de santé psychologique, de gestion émotionnelle et de dynamique collective.

Elle est également intervenante et consultante auprès de dispositifs relevant des Nations unies, où elle travaille sur les enjeux de santé psychologique et de résilience collective, notamment dans des contextes de crises et de traumatismes à grande échelle. Elle exerce entre autres comme formatrice et conférencière, et publie régulièrement des analyses et observations cliniques.

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R.M.

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