Depuis le début des années 2020, beaucoup ont le sentiment de vivre dans une actualité devenue presque irrespirable. La pandémie de Covid-19 a d’abord imposé la peur de la maladie, de l’isolement et de la mort. Puis sont venues la guerre en Ukraine, l’embrasement de Gaza, et plus récemment les tensions et affrontements autour de l’Iran. À chaque fois, les images se succèdent, les alertes tombent, les réseaux sociaux s’emballent et l’impression d’un monde instable s’installe un peu plus durablement. Ce climat n’est pas sans conséquence. Même lorsqu’on vit loin des zones de combat, l’accumulation de crises peut finir par peser lourdement sur la santé mentale.
Les psychiatres et les chercheurs parlent de plus en plus d’un stress collectif prolongé. L’idée est simple : une crise grave peut déjà fragiliser l’équilibre psychique d’une population, mais lorsque plusieurs chocs se suivent sans véritable temps de récupération, les effets s’additionnent. Le cerveau, constamment exposé à l’incertitude, à la menace et à des récits anxiogènes, peine à revenir à un état d’apaisement. Cela ne signifie pas que tout le monde développe un trouble psychiatrique, mais cela veut dire que beaucoup plus de personnes vivent avec un niveau élevé de tension intérieure, de fatigue émotionnelle, de troubles du sommeil ou de sentiment d’impuissance.
Le Covid a ouvert une séquence mondiale d’angoisse
La pandémie a représenté un tournant majeur. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la première année du Covid-19 a été marquée par une hausse mondiale de 25 % de la prévalence de l’anxiété et de la dépression. L’OMS parlait dès 2022 d’un véritable signal d’alarme pour les systèmes de santé mentale. Derrière ce chiffre, il y avait la peur de l’infection, les deuils, l’isolement, la précarité économique, les fermetures d’écoles, la rupture des routines et la désorganisation des soins.
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Le Covid n’a pas seulement provoqué un choc passager. Il a aussi installé, dans beaucoup de sociétés, une forme de vulnérabilité psychique durable. De nombreuses personnes ont conservé après la pandémie une sensibilité accrue aux mauvaises nouvelles, une difficulté à se projeter sereinement et un rapport plus inquiet à l’avenir. Une littérature scientifique abondante a montré que les enfants et les adolescents ont eux aussi été fortement touchés, avec davantage de troubles intériorisés ou extériorisés, notamment dans les familles déjà fragiles sur le plan social ou économique.
Cette séquence a eu un autre effet, plus discret mais profond : elle a habitué des millions de personnes à vivre dans l’alerte continue. Beaucoup ont appris à vérifier les chiffres, à rafraîchir compulsivement les fils d’actualité, à guetter les annonces officielles et à interpréter chaque nouveau signal comme une possible menace. Lorsque les crises géopolitiques ont ensuite éclaté ou se sont aggravées, ce terrain était déjà fragilisé.
Les guerres laissent des traces psychiques massives chez les populations exposées
Dans les zones directement touchées par la guerre, l’impact est évidemment beaucoup plus brutal. L’OMS rappelle qu’une personne sur cinq ayant vécu un conflit ou une guerre au cours des dix dernières années présente un trouble mental tel que dépression, anxiété, stress post-traumatique, trouble bipolaire ou schizophrénie. Presque toutes les personnes confrontées à une urgence humanitaire connaissent une détresse psychologique, même si toutes ne développent pas un trouble psychiatrique durable.
En Ukraine, trois ans après le début de l’invasion à grande échelle, les besoins restent immenses. Un rapport de l’OMS Europe publié en 2025 indiquait que plus de 70 % des répondants rapportaient des symptômes d’anxiété, de dépression ou de stress sévère au cours de l’année écoulée, alors même qu’une minorité seulement avait consulté un professionnel. La guerre agit ici comme un stress total : menace physique, déplacements, pertes humaines, destruction des infrastructures, appauvrissement, peur chronique et fatigue nerveuse de longue durée.
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À Gaza, la situation des enfants illustre de manière particulièrement tragique ce que signifie grandir dans un environnement saturé de violence. En 2026, l’UNICEF rapportait que près de neuf enfants sur dix interrogés demandaient un soutien psychologique, tandis que 91,8 % disaient vivre dans la peur des bombardements. L’organisation souligne aussi que, même avant octobre 2023, environ la moitié des enfants de Gaza avaient déjà besoin d’un soutien en santé mentale, preuve que les crises répétées fabriquent des traumatismes qui s’empilent au fil du temps.
Ces réalités ne concernent pas seulement la tristesse ou la peur. Chez les enfants exposés à la guerre, on observe plus souvent des cauchemars, une hypervigilance, des troubles du sommeil, des difficultés de concentration, un repli sur soi, parfois une irritabilité ou une agressivité accrue. Plusieurs travaux montrent que le nombre d’expériences traumatiques vécues augmente le risque de problèmes mentaux, émotionnels et comportementaux.
Même loin des bombes, nous ne sommes pas psychiquement à distance
Il serait pourtant trop simple d’opposer les populations directement touchées et le reste du monde. Les recherches en psychologie du trauma montrent depuis longtemps que l’exposition indirecte à des événements collectifs violents peut, elle aussi, affecter profondément l’équilibre mental. Après les attentats du marathon de Boston, une étude devenue classique a montré qu’une exposition répétée aux médias était associée à un stress aigu parfois plus important que l’exposition directe sur les lieux, tant les images répétées, les témoignages et la couverture continue peuvent diffuser la détresse à grande échelle.
Depuis, d’autres travaux ont confirmé qu’il existe un lien entre exposition médiatique répétée à des événements traumatiques et augmentation du stress, de l’anxiété ou de symptômes proches du stress post-traumatique. Une étude de 2019 dans Science Advances a même décrit un cycle de détresse : plus les personnes se sentent inquiètes, plus elles consomment d’informations sur les événements violents ; et plus elles s’exposent à ces contenus, plus leur détresse peut augmenter.
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À l’ère des réseaux sociaux, cette mécanique est encore plus puissante. Les guerres ne sont plus seulement des événements racontés par un journal télévisé du soir. Elles arrivent en flux continu, sur un smartphone, sous forme de vidéos brutes, de réactions, de commentaires, de rumeurs, d’images choquantes, d’analyses géopolitiques ou de scénarios catastrophes. Le cerveau, lui, ne fait pas toujours la différence entre menace proche et menace lointaine lorsqu’il est soumis en continu à des signaux de danger.
Ce que l’accumulation des crises fait au cerveau et au corps
Pour comprendre ce phénomène, il faut revenir à une notion importante en santé mentale : celle de charge allostatique, c’est-à-dire le coût biologique du stress chronique sur l’organisme. Lorsqu’un individu fait face à des menaces répétées ou durables, les systèmes du stress restent activés plus longtemps qu’ils ne le devraient. À court terme, cela aide à s’adapter. À long terme, cela peut favoriser l’épuisement émotionnel, l’anxiété, la dépression, les troubles du sommeil et une plus grande vulnérabilité psychique.
Une grande étude prospective publiée en 2025 a ainsi montré qu’un niveau élevé de charge allostatique était associé à un risque accru de dépression, d’anxiété et même de suicide. Autrement dit, l’exposition prolongée au stress ne relève pas seulement d’un ressenti subjectif : elle s’inscrit aussi dans le corps. Cela aide à comprendre pourquoi des crises successives finissent, chez certaines personnes, par produire un mélange de nervosité, d’irritabilité, de vide, de lassitude et de difficultés à récupérer.
C’est aussi ce qui explique cette sensation si contemporaine de fatigue morale diffuse. On ne vit pas nécessairement un traumatisme aigu, mais on vit dans un climat de tension presque permanente. On dort moins bien. On rumine davantage. On a le sentiment que le monde peut basculer à tout moment. On se surprend à consulter l’actualité en boucle tout en sentant qu’elle nous fait du mal. Ce n’est pas une faiblesse individuelle : c’est une réponse humaine assez logique à un environnement saturé d’incertitude.
Les crises mondiales ne nous touchent pas tous de la même façon
Il faut cependant éviter les généralisations excessives. Tout le monde ne réagit pas de la même manière à l’actualité mondiale. Les recherches récentes sur les crises imbriquées montrent que certains facteurs ont un effet plus immédiat que d’autres. Une étude longitudinale publiée en 2024 sur les effets combinés de plusieurs crises globales a suggéré que les préoccupations liées à la santé et à l’économie avaient souvent un impact plus direct sur la détresse mentale que des menaces géopolitiques plus lointaines, même si ces dernières contribuent elles aussi au climat d’inquiétude général.
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Autrement dit, la guerre en Ukraine, Gaza ou l’Iran ne frappe pas psychiquement chacun de la même façon. Pour certains, le principal facteur de détresse sera la peur d’une extension du conflit. Pour d’autres, ce sera la flambée des prix, la fatigue informationnelle, un sentiment de chaos mondial ou la réactivation de traumatismes plus anciens. Chez les personnes déjà vulnérables — antécédents dépressifs, anxieux ou traumatiques, isolement social, précarité, surcharge familiale — l’effet d’empilement peut être beaucoup plus fort.
Les jeunes semblent également particulièrement exposés. Des travaux récents sur l’évolution du stress émotionnel dans 149 pays montrent que le bien-être psychologique a décliné rapidement au niveau mondial, avec une dégradation marquée chez les plus jeunes pendant la période pandémique. Cela compte, car ce sont aussi eux qui vivent le plus dans des environnements numériques où l’actualité internationale s’infiltre à toute heure dans la vie quotidienne.
L’Iran, dernière crise d’une longue série
Concernant l’Iran, il faut être prudent : les données robustes sur les effets psychiques d’un conflit en cours arrivent toujours avec un décalage. Mais sur le plan psychologique, une nouvelle flambée militaire dans une région déjà perçue comme explosive agit souvent comme un accélérateur d’angoisse. Elle réactive la peur d’un embrasement plus large, d’une crise énergétique, d’une instabilité durable ou d’une confrontation de grande ampleur. Dans un monde déjà éprouvé par le Covid, la guerre en Ukraine et Gaza, l’évocation d’un nouveau foyer de guerre ne tombe jamais sur un terrain neutre. Elle s’ajoute à une mémoire émotionnelle saturée. Cette idée d’“effets composés” des crises est désormais bien documentée par la littérature scientifique.
C’est là l’un des grands paradoxes de notre époque : beaucoup de citoyens vivent loin des fronts, mais psychiquement ils ont parfois le sentiment de vivre dans la crise permanente. Les événements s’additionnent sans se refermer. Le cerveau ne sait plus toujours distinguer ce qui menace immédiatement la vie quotidienne de ce qui relève d’une menace globale plus abstraite. Et cette confusion entretient une anxiété de fond particulièrement épuisante.
Comment se protéger sans se couper du monde
Face à cela, la réponse n’est pas de s’enfermer dans le déni ni de renoncer à s’informer. Elle consiste plutôt à retrouver une hygiène de l’information. Les recherches sur l’exposition médiatique aux traumatismes collectifs suggèrent qu’une consommation répétitive, longue et émotionnellement chargée des contenus les plus anxiogènes peut aggraver la détresse. Cela plaide pour une information choisie, limitée dans le temps, puis digérée, plutôt qu’une immersion continue dans les flux.
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Se protéger, c’est aussi réintroduire des éléments de stabilité : sommeil, activité physique, relations sociales, routines concrètes, moments sans écran, conversations réelles. Lorsque l’actualité donne le sentiment d’un monde hors de contrôle, il devient essentiel de retrouver des espaces où le corps, le temps et les liens redeviennent saisissables. Cela n’annule pas la violence du réel, mais cela évite qu’elle colonise tout l’espace psychique. Cette logique de protection est d’autant plus importante pour les enfants et les adolescents, qui ont besoin d’adultes capables de contextualiser, de rassurer sans mentir, et de limiter l’exposition aux images les plus choquantes.
Enfin, il faut rappeler une évidence souvent oubliée : quand une personne dort mal, rumine en permanence, se sent submergée par l’actualité, perd le goût des choses, devient irritable ou angoissée au point de ne plus fonctionner normalement, il ne s’agit pas simplement d’“être trop sensible”. Cela peut être le signe que la santé mentale a réellement besoin d’aide. Les crises mondiales sont collectives, mais leurs conséquences se vivent toujours de manière intime. Et cette souffrance mérite d’être prise au sérieux.
Ce que cette époque nous apprend
La grande leçon des dernières années est peut-être là : la santé mentale n’est pas un sujet secondaire que l’on traite une fois la crise passée. Elle est au cœur même de la manière dont les sociétés traversent les crises. La pandémie l’a montré. Les guerres le rappellent. Les enfants de Gaza, les civils ukrainiens, les populations déplacées, mais aussi les citoyens ordinaires exposés à un flux continu de violence et d’incertitude, nous disent tous la même chose à leur manière : on ne sort pas indemne d’un monde vécu comme constamment menaçant.
Le défi n’est donc pas seulement géopolitique, sanitaire ou économique. Il est aussi psychique. Et il oblige à repenser ce que signifie “tenir” dans une époque où les crises ne se succèdent plus vraiment : elles se superposent.
Sources
[1] Organisation mondiale de la santé (OMS), COVID-19 pandemic triggers 25% increase in prevalence of anxiety and depression worldwide .
[2] OMS, Mental health in emergencies.
[3] OMS Europe, Health needs assessment of the adult population in Ukraine: survey report – April 2025.
[4] UNICEF, The Gaza We Want (rapport 2026).
[5] UNICEF, “We close our eyes and imagine what we want to become” (novembre 2025).
[6] Holman EA et al., Media’s role in broadcasting acute stress following the Boston Marathon bombings, PNAS, 2014.
[7] Thompson RR et al., Media exposure to mass violence events can fuel a cycle of distress, Science Advances, 2019.
[8] Richter EP et al., Compounded Effects of Multiple Global Crises on Mental Health, 2024.
[9] Gou Y et al., Association of Allostatic Load With Depression, Anxiety, and Suicide: A Prospective Cohort Study, 2025.
[10] Ng CSM et al., Impact of the COVID-19 pandemic on children’s mental health: A systematic review, 2022.
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