Dans cette nouvelle tribune pour MieuxVivre.ma, Bahia El Oddi*, experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions liées à l’image corporelle, analyse la pression permanente exercée sur le corps féminin au Maroc. Entre normes sociales, maternité, monde professionnel et réseaux sociaux, elle décrypte les mécanismes invisibles qui façonnent le rapport des femmes à leur apparence et propose des pistes concrètes pour se réapproprier son corps avec plus de bienveillance.
« Tu devrais perdre un peu de poids. »
« Tu serais plus féminine avec un peu plus de formes. »
« Tu t’es laissée aller après ton accouchement. »
Notre corps semble rarement nous appartenir entièrement. Il est observé, commenté et
évalué en permanence : dans la famille, au travail, dans la rue ou sur les réseaux sociaux.
Le plus épuisant est peut-être que ces attentes se contredisent souvent. On nous demande
d’être modernes mais discrètes, séduisantes mais respectables, naturelles mais
impeccables. Cette double pression influence profondément notre rapport au corps, à
l’alimentation et parfois même à la valeur personnelle.
Lire aussi: Tribune. Mon corps, ma bataille [Par Bahia El Oddi]
Au Maroc, cette tension est particulièrement visible. Entre normes traditionnelles et
standards modernes de beauté, beaucoup sont celles qui grandissent avec des attentes
presque impossibles à concilier : être mince sans être « trop maigre », avoir des formes
mais rester tonique, être élégante sans paraître « provocante ». Peu à peu, le corps devient
moins un espace à habiter qu’un projet permanent à corriger.
Le corps féminin : vitrine avant le mariage, projet après l’accouchement
La pression esthétique atteint souvent son apogée autour du mariage. Régimes drastiques
avant les fiançailles, soins esthétiques intensifs, séances d’épilation laser : le corps féminin
devient une véritable vitrine sociale dans une société où le mariage demeure une « valeur
religieuse et sociale de référence », selon les derniers résultats de l’Enquête nationale sur la
famille au Maroc [1].
La maternité ne met pas fin à la pression esthétique : elle la transforme. Dès
l’accouchement, de nombreuses femmes subissent des remarques sur leur ventre, leur
poids ou leur apparence, comme si le corps maternel devait rapidement effacer toute trace
visible de la grossesse.
Cette injonction au « retour au corps d’avant », aujourd’hui largement normalisée dans les
discours sociaux, reste pourtant peu reconnue pour ses conséquences psychologiques.
Beaucoup de femmes vivent leur corps post-partum avec culpabilité plutôt qu’avec
bienveillance, alors même que l’insatisfaction corporelle post-partum est associée à un
risque accru d’anxiété et de dépression [2]. À cela s’ajoutent des normes esthétiques
contemporaines valorisant une récupération physique rapide après l’accouchement,
largement relayées par les réseaux sociaux et les représentations médiatiques du corps
féminin.
Malgré les transformations générationnelles, les normes culturelles continuent d’encadrer
étroitement le corps et les rôles féminins, notamment à travers les injonctions liées au
mariage, à la maternité et à la respectabilité des femmes. Dans une société où elles sont
simultanément attendues comme épouses séduisantes, mères dévouées et professionnelles
performantes, le corps féminin devient ainsi un espace de tension permanente, traversé par
des exigences souvent contradictoires.
Le physique : cette compétence qu’on n’écrit jamais sur le CV
On aime croire que le monde professionnel récompense uniquement les compétences. La
réalité est plus complexe. Depuis plusieurs années, les recherches en économie évoquent le
phénomène du beauty premium : les personnes considérées comme physiquement
attirantes auraient davantage de chances d’être recrutées, mieux rémunérées et perçues
comme plus compétentes [3].
Au Maroc, même si les recherches sur l’apparence physique au travail restent encore
limitées, plusieurs études montrent que les femmes continuent de faire face à des normes
professionnelles fortement marquées par le genre. Des travaux récents sur les femmes
cadres marocaines soulignent que le monde du travail demeure traversé par des attentes
implicites liées à la féminité, à la présentation de soi et à la conformité aux normes
professionnelles dominantes [4].
Lire aussi: « Maman, est-ce que je suis grosse ? » Quand la pression esthétique commence dès l’enfance
Beaucoup de femmes savent ainsi intuitivement que leur apparence influence la manière
dont elles seront perçues : sérieuses mais féminines, élégantes mais pas « provocantes »,
jeunes mais naturelles. Le corps devient alors une forme de CV silencieux, évalué autant
que les compétences elles-mêmes.
Les réseaux sociaux : la comparaison sans pause
Les réseaux sociaux ont encore intensifié cette pression. Avant, la comparaison sociale
s’arrêtait souvent en rentrant chez soi ; aujourd’hui, elle peut se prolonger jusque tard dans
la soirée.
De nombreuses recherches montrent que l’exposition répétée aux filtres de beauté et aux
images idéalisées sur les réseaux sociaux contribue à détériorer l’image corporelle et à
renforcer les mécanismes de comparaison sociale [5]. Ces plateformes favorisent également
l’intériorisation de normes de beauté irréalistes et alimentent une pression constante autour
de l’apparence féminine [6], générant chez certaines femmes un sentiment persistant de
culpabilité et d’épuisement lié à la quête de perfection esthétique [7]. Le plus troublant est
peut-être là : des femmes réelles finissent par complexer face à des visages artificiellement
modifiés, parfois inexistants hors des écrans.
Réapprendre à habiter son corps : quelques pistes concrètes
Se réapproprier son corps ne passe pas forcément par de grandes transformations, mais
par de petites décisions quotidiennes qui changent progressivement le rapport à soi.
- Arrêter de parler de son corps comme d’un problème permanent : les phrases
comme « je suis horrible » ou « je dois absolument maigrir » finissent par façonner
notre regard sur nous-mêmes. - Acheter des vêtements pour son corps actuel : attendre « le bon poids » pour
s’habiller entretient souvent la honte corporelle au quotidien. - Bouger pour ressentir son corps, pas pour le punir : marcher, danser, nager ou
faire du yoga peut devenir une manière de se reconnecter à soi plutôt qu’une simple
quête de calories brûlées. - Nettoyer son environnement numérique : se désabonner des contenus qui provoquent comparaison et culpabilité, et suivre davantage de comptes réalistes et diversifiés.
- Réapprendre à manger sans culpabilité : un repas ne devrait pas devenir un test moral ni nécessiter une “compensation” ensuite.
- Prendre parfois des photos sans filtre : réhabituer son regard à son vrai visage peut aider à reconstruire une relation plus apaisée avec son image.
- Se demander régulièrement : « Est-ce que je fais cela pour moi ou pour éviter le jugement ? » : cette question permet souvent de distinguer le désir personnel de la pression sociale.
- Déplacer l’attention du “comment mon corps paraît” vers “ce que mon corps me permet de vivre” : un corps ne sert pas seulement à être regardé ; il permet de marcher, aimer, rire, travailler, voyager et traverser les épreuves.
Dans une société qui apprend souvent aux femmes à surveiller leur corps avant même de
l’habiter réellement, ces gestes peuvent sembler simples. Pourtant, ils sont profondément
libérateurs.
Références :
[1] Haut-Commissariat au Plan. (2026). Rapport des premiers résultats de l’Enquête
Nationale sur la Famille 2025. Royaume du Maroc.
[2] Rallis, S., Skouteris, H., Wertheim, E. H., & Paxton, S. J. (2007). Predictors of body
image during the first year postpartum: A prospective study. Women & Health, 45(1),
87–104.
[3] Hamermesh, D. S. (2011). Beauty pays: Why attractive people are more successful.
Princeton University Press.
[4] Maghni, A., & Hamsa, L. I. (2024). Conciliation des deux temps de vie : Cas des femmes
cadres à l’emploi des entreprises privées au Maroc. IJTM International Journal of Trade and
Management, 1(3), 184–198.
[5] Boussellam, D., & Daife, Y. (2025). L’image de la femme marocaine à l’ère numérique :
Analyse des stéréotypes féminins à travers les médias sociaux et leurs impacts socio-
culturels. Echos Jeunes Chercheurs, 2(2), 82–93.
[6] Jerradi, M., & Zemrani, J. (2024). Les représentations du corps dans les réseaux sociaux
au Maroc. Gender Studies Edited Book 2024. Falia Publishing House.
[7] Zouitni, S., & Ennam, A. (2026). Introducing Enhanced Appearance Identity Conflict: AR
Beauty Filters and Moralized Self-Presentation in Value-Laden Societies. Journal of Gender,
Culture and Society, 6(1), 26–35.
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