Dans cette nouvelle chronique, Azzouz Said revient sur un sujet encore entouré de silence et de malaise : le recours au soutien psychologique. Entre stigmates culturels, solitude moderne et manque d’accès aux soins, il raconte ce que signifie réellement “aller voir un psy” — non comme un aveu de faiblesse, mais comme un acte de lucidité et de survie intérieure.
Il y a des phrases qu’on entendait en grandissant.
Dites à voix basse. Avec une grimace.
Il voit un psy.
Comme on dit : il a quelque chose.
Comme on dit : il n’est plus tout à fait normal.
Comme si chercher de l’aide pour ce qu’on ne voit pas
était une honte que les choses visibles n’auraient jamais méritée.
On n’aurait jamais dit ça d’un plâtre.
D’une radio. D’une ordonnance.
Mais pour la tête — pour tout ce qui se passe à l’intérieur, dans le silence, dans la nuit — il fallait se taire.
Tenir.
Faire face.
Comme si souffrir en silence était une vertu.
Comme si demander de l’aide était une défaite.
Je suis de cette génération-là.
Celle qui a appris que le psy était réservé aux cas sérieux.
Aux autres.
À ceux qui ne pouvaient vraiment plus.
Pas à toi, qui fonctionnes.
Qui t’en sors.
Qui, de l’extérieur, n’as l’air de rien.
Et puis un jour, j’y suis allé.
Pas parce que j’avais tout résolu.
Parce que je n’en pouvais plus de ne pas avoir d’endroit où poser ce que je portais.
Je consulte.
Oui.
Je le dis sans détour, sans euphémisme, sans voix baissée.
Je consulte parce que j’en ai besoin.
Parce que c’est le seul endroit où je peux parler vraiment.
Sans que l’autre cherche à avoir raison.
Sans qu’on m’interrompe pour me donner un conseil que je n’ai pas demandé.
Sans ce réflexe humain, bien intentionné mais épuisant,
de vouloir réparer avant d’avoir écouté.
Là-bas, quelqu’un écoute.
Juste écoute.
Et tu ne réalises pas à quel point c’est rare
avant d’en avoir fait l’expérience.
Être écouté sans être jugé.
Sans que ta parole soit immédiatement pesée, corrigée, relativisée.
Sans qu’on te dise que d’autres ont vécu pire.
Sans qu’on t’assure que ça va aller avant même de savoir ce qui ne va pas.
Juste une présence.
Juste une attention.
Juste quelqu’un qui reçoit ce que tu dis
et te laisse le temps de finir tes phrases.
C’est peu.
C’est immense.
Je ne suis pas fou.
Et si je l’étais — dans quel sens qu’on entende ce mot —
ça ne changerait rien à ce dont j’ai besoin.
Personne ne choisit ce qui se passe dans sa tête.
Personne ne décide de ses angoisses, de ses boucles, de ses nuits longues.
Mais tout le monde peut choisir d’en parler.
Ou pas.
Et pendant trop longtemps, trop d’entre nous ont choisi pas.
Parce qu’on n’avait pas le droit.
Parce qu’on n’avait pas les mots.
Parce qu’on n’avait pas les moyens.
Et c’est là que je veux en venir.
Parce que cette chronique n’est pas juste un témoignage.
C’est un appel.
Nos enfants ont besoin de soutien psychologique.
Pas quand la crise est là.
Avant.
En prévention. En accompagnement. En présence régulière.
Un professionnel dans chaque école.
Pas un bureau fermé qu’on n’ose pas frapper.
Pas une ressource réservée aux situations d’urgence.
Un lieu ordinaire.
Accessible. Banalisé. Normal.
Où un enfant peut dire je suis triste sans que personne ne s’affole.
Où un adolescent peut dire je ne sais plus qui je suis
et trouver quelqu’un pour l’aider à chercher la réponse.
Pas à sa place.
Avec lui.
Nos jeunes adultes en ont besoin aussi.
Ces vingt ans qui arrivent dans la vie active avec une pression que nos générations ne connaissaient pas à cet âge.
Le regard des autres amplifié par les réseaux.
La comparaison permanente.
L’injonction à réussir vite, à être heureux publiquement, à avoir un projet clair.
Et en dessous : une anxiété sourde que personne ne nomme.
Une solitude connectée qui ressemble à de la compagnie mais ne la remplace pas.
Il y a deux freins.
Et il faut les nommer tous les deux.
Le premier, c’est culturel.
Cette vieille idée que la santé mentale est une faiblesse.
Que les émotions se gèrent seul.
Que consulter, c’est avouer qu’on ne tient plus.
Cette idée-là, il faut la défaire.
Doucement mais fermement.
En parlant. En témoignant. En normalisant.
En disant à voix haute, comme je le fais ici :
je vais chez le psy et je vais mieux.
Pas malgré ça.
Grâce à ça.
Le deuxième frein, c’est économique.
Et celui-là, les mots ne suffisent pas.
Une séance coûte cher.
Trop cher pour beaucoup.
Et les familles qui en auraient le plus besoin sont souvent celles qui peuvent le moins se le permettre.
Ce n’est pas une fatalité.
C’est un choix politique.
Un choix qu’on n’a pas encore fait clairement.
Rembourser les soins psychologiques.
Former plus de praticiens.
Les déployer là où les besoins sont les plus criants.
Dans les quartiers populaires. Dans les zones rurales. Dans les établissements scolaires publics.
Pas comme un luxe.
Comme une infrastructure.
Comme on construit des routes.
Parce qu’une société qui prend soin de sa santé mentale
est une société qui tient debout plus longtemps.
Je pense aux enfants qui grandissent avec des parents épuisés
et qui n’ont personne à qui dire qu’ils ont peur.
Je pense aux adolescents qui portent des choses trop lourdes pour leur âge
et qui croient que c’est normal de souffrir seul.
Je pense aux jeunes adultes qui fonctionnent
et qui s’effondrent à trente ans parce que personne n’avait vu.
Je pense à la version plus jeune de moi.
Qui aurait eu besoin de ce bureau.
De cette écoute.
De cette permission de ne pas aller bien.
Et qui ne savait pas que ça existait pour lui.
Alors si tu lis ces lignes et que tu te reconnais.
Si tu reportes depuis trop longtemps.
Si tu te dis que ce n’est pas assez grave.
Que tu vas t’en sortir seul.
Que les autres ont besoin de ça, mais pas toi.
Je voudrais juste te dire ceci :
tu as le droit.
D’aller chercher un espace à toi.
De parler à quelqu’un dont c’est le métier d’écouter.
Ce n’est pas de la faiblesse.
C’est de la lucidité.
Et la lucidité —
tu le sais déjà —
ça n’exclut ni la tendresse.
Ni la poésie.
Ni la possibilité de continuer.
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