Il y a onze ans, je me suis installée dans un fauteuil roulant pour traverser Casablanca puis Rabat. Une journée à hauteur de genoux, pour voir ce que la ville dit quand on ne peut plus la surmonter d’un pas léger. Le 30 mars dernier était la Journée nationale du handicap au Maroc. Elle est passée discrètement. Comme d’habitude. Une chronique sur l’indifférence tranquille, et sur ce que l’on n’a toujours pas imaginé.
Le 30 mars dernier était la Journée nationale du handicap au Maroc.
Vous ne l’avez probablement pas remarqué. Ce n’est pas un reproche. C’est le sujet.
Le handicap est une de ces causes que l’on traite avec une pudeur qui confine à l’évitement. Une journée, une case dans le calendrier, quelques tweets officiels. Et puis le 31 arrive.
Il y a onze ans, j’ai voulu comprendre. Pas avec des statistiques. Avec mon corps.
Je me suis installée dans un fauteuil roulant, de Casablanca à Rabat. Une journée entière à hauteur de genoux, pour voir ce que la ville dit quand on ne peut plus la traverser d’un pas léger.
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Ce que j’ai découvert, ce n’était pas seulement un manque de rampes.
C’était une hostilité invisible.
Pas de la mauvaise volonté. Pire : une indifférence tranquille.
Nos institutions, nos banques, nos cafés, nos administrations n’avaient pas décidé d’exclure. Ils n’avaient simplement pas pensé à inclure.
Et cette absence de pensée, traduite en marches, en portes trop lourdes, en regards qui durent une seconde de trop, finit par dire quelque chose de très clair : tu n’étais pas prévu.
Je me souviens d’un moment précis.
Pas une institution. Pas un symbole. Juste une entrée, deux marches, et la certitude immédiate que je n’allais pas pouvoir entrer. Pas parce qu’on me l’interdisait. Parce que personne n’avait imaginé que j’arriverais.
C’est ça qui reste.
Pas la marche. L’absence d’imagination.
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Aujourd’hui, 1,73 million de Marocains vivent avec ça. Chaque matin.
Moins de 9% ont un emploi. Près des deux tiers n’ont aucun niveau scolaire. Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des vies organisées autour d’obstacles que les autres ne voient pas.
Des lois existent. Des engagements ont été pris. Mais entre la norme écrite et le trottoir praticable, il reste un écart que certains traversent en silence, pendant que les autres passent à autre chose.
Le 30 mars est passé. Comme d’habitude, sans faire grand bruit.
Pour 1,73 million de personnes, ce silence n’est pas une journée.
C’est tous les jours.
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